Société

Strasbourg : ville aux deux visages

Article publié le 21 avril 2014
Article publié le 21 avril 2014

Le cœur de Stras­bourg est beau et calme. La ville abrite le Par­le­ment eu­ro­péen et res­pire la pros­pé­rité. Cette image de fa­çade cache ce­pen­dant un côté plus sombre. Le chô­mage des jeunes a considérablement augmenté, des cen­taines d’ha­bi­tants dé­pendent d’une soupe po­pu­laire et beau­coup de jeunes quittent la ville en quête d’une meilleure vie…

Alors que le so­leil se couche sur la ville, les mai­sons à co­lom­bages, ca­rac­té­ris­tiques du centre-ville ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’UNESCO, se re­flètent dans les eaux tran­quilles de la ri­vière Ill. Des jeunes gens pé­dalent sur les berges. Cer­tains se ba­ladent à pied dans les ruelles pa­vées alors que d’autres s’ar­rêtent dans l’un des nom­breux bars cha­leu­reux de la ville pour boire une bière. Stras­bourg semble aussi ani­mée et dy­na­mique de jour comme de nuit. La po­pu­la­tion de la ville est parmi  les plus jeunes d’Eu­rope. Mal­gré un taux de chô­mage des jeunes de 23%, la ville reste une ca­pi­tale eu­ro­péenne multicultu­relle et pleine de vie. On pour­rait croire que les mil­liers de jeunes qui en­va­hissent la ville n’ont pas de pro­blèmes, mais est-ce bien vrai ?

Avec seule­ment 272 000 ha­bi­tants, Stras­bourg abrite l’un des deux Par­le­ments eu­ro­péens, ainsi que la Cour Eu­ro­péenne des Droits de l’Homme et le Conseil de l’Eu­rope. De nom­breuses agences de l’Union eu­ro­péenne ont éga­le­ment choisi Stras­bourg pour éta­blir leur siège. Ins­tal­lés au car­re­four de l’Eu­rope, à la fron­tière de l’Al­le­magne, ses ha­bi­tants sont nom­breux à pou­voir par­ler de la même ma­nière le fran­çais, l’al­le­mand et l’an­glais. Stras­bourg peut se van­ter de l'uti­li­sa­tion cou­rante des trois langues de l’Union eu­ro­péenne. Mais est-ce que tous ses ha­bi­tants par­tagent ce sen­ti­ment eu­ro­péen ?

Tho­mas Boullu tra­vaille pour SOS Aide aux Habi­tants, une as­so­cia­tion qui ap­porte une aide ju­ri­dique aux jeunes avec des pro­blèmes d’ar­gent ou de crimina­lité. Il m’ex­plique que ceux qui vivent dans des ban­lieues comme Neu­hof « ne savent même pas ce qu’est l’UE », et en­core moins ce qu’elle a à of­frir. Une ra­pide vi­site à Neu­hof, à une demi-heure en tram­way au sud de la ville, suf­fit à prendre la me­sure du gouffre qui sé­pare les ban­lieues du centre ville. Le charme mé­dié­val franco-go­thique qui a fait la re­nom­mée de Stras­bourg ne s'y res­sent pas du tout. Des im­meubles dé­la­brés rem­placent les élé­gantes églises et les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes ru­ti­lantes tan­dis qu’un sen­ti­ment d’in­cer­ti­tude étouffe l’at­mo­sphère. De toute évi­dence, le pres­tige eu­ro­péen de Stras­bourg ne s’étend pas au-delà du centre-ville.

Neu­hof est l’un des quar­tiers les plus agi­tés de Stras­bourg. Les jeunes sont déses­pé­rés face à la mon­tée du chô­mage et l’ab­sence d’aide de l’Etat pour les moins de 25 ans. Le tra­fic de drogue se ré­pand fa­ci­le­ment dans ce genre de quar­tier. 26 per­sonnes im­pli­quées dans un vaste ré­seau de tra­fic qui s’était em­paré du quar­tier de Neu­hof ont été ar­rê­tées en oc­tobre 2012. « La cour a condamné cer­tains de ces jeunes à des peines al­lant jus­qu’à 10 ans de pri­son » m’ex­plique Boullu, en rap­pe­lant que la plu­part des jeunes ar­rê­tés étaient âgés de moins de 25 ans et avaient en leur pos­ses­sion de grosses quan­ti­tés de drogues. Cer­tains d’entre eux ven­daient même de l’hé­roïne en scoo­ters. « La cour se montre agres­sive dans ces cas-là », conti­nue Boullu d’un air grave.

La ques­tion est de sa­voir com­ment sur­mon­ter le sen­ti­ment d’iso­le­ment qui sé­pare ces quar­tiers de ceux plus pros­pères si­tués près du centre. « Les pre­mières dif­fi­cul­tés ap­pa­raissent à l’âge de 15 ans », pour­suit-il, « quand les jeunes dé­cident qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas conti­nuer leurs études. Ils es­saient de trou­ver un contrat d’ap­pren­tis­sage mais s’ils n’y ar­rivent pas, ils sont condam­nés à l’échec ». Leur vie ne fait qu’em­pi­rer en­suite à me­sure que leurs dettes aug­mentent, et leur manque d’as­su­rance et de sta­bi­lité les mènent à des si­tua­tions déses­pé­rées.

Bri­gitte Lud­mann tra­vaille pour Ré­seau Ex­press Jeunes, qui aide des jeunes à trou­ver du tra­vail dans la ré­gion. Le länder de Ba­den-Würt­tem­berg est si­tuée à seule­ment 45 km de Stras­bourg et son taux de chô­mage est de seule­ment 2,8 % chez les jeunes. Elle sou­pire en m'ex­pli­quant que les dif­fi­cul­tés aux­quelles font face les jeunes d’au­jour­d’hui les amènent à sai­sir toutes les op­por­tu­ni­tés qui se pré­sentent, ne se­rait-ce que pour avoir quelque chose à faire. « Au début de la crise, nous de­vions aller cher­cher les gens. Au­jour­d’hui, on re­fuse des can­di­da­tures ». Les pro­grammes de l’UE qui pro­posent aux jeunes d’ef­fec­tuer de courts stages dans des en­tre­prises à l’étran­ger ne mènent pas for­cé­ment à un em­ploi. « C’est tout de même un pre­mier pas vers la mo­bi­lité, vers d’autres pays, cultures et langues. C'est une mo­ti­va­tion qui aide les gens prendre confiance en eux », conti­nue Bri­gitte Lud­mann.

Mais elle ex­plique qu’il n’est pas si fa­cile pour les jeunes de faire leurs ba­gages et de par­tir. Et la beauté de Stras­bourg n’est pas la seule chose qui les re­tient. « Les bar­rières cultu­relles et lin­guis­tiques rendent les choses dif­fi­ciles. » La voix tein­tée de tris­tesse, elle ajoute que ce sont les jeunes issus de mi­lieu ru­raux qui de­viennent plus na­tio­na­listes et pensent qu’il vau­drait mieux quit­ter l’Union eu­ro­péenne.

Juste en face de l’un des bâ­ti­ments les plus ma­jes­tueux de Stras­bourg, le Pa­lais Rohan, se trouve un lieu plu­tôt in­at­tendu. Ma­dame Lud­mann me de­mande de ran­ger mon stylo et mon car­net lorsque nous en­trons dans la soupe po­pu­laire or­ga­ni­sée par L’Étage – une as­so­cia­tion vieille de 30 ans qui vient en aide aux jeunes gens sans em­ploi ou sans do­mi­cile. 45 em­ployés et 30 bé­né­voles dis­tri­buent des repas et aident les jeunes entre 18 et 25 ans qui se sont re­trou­vés à la rue. Lors­qu’ils viennent ré­cu­pé­rer leur plat chaud, leur ex­pres­sion est un mé­lange de sou­la­ge­ment et de déses­poir. Im­pos­sible de sa­voir si c’est la faim ou la honte qui les fait se concen­trer au­tant sur l’as­siette posée de­vant eux. Quoi qu’il en soit, ils ont tou­jours un sou­rire plein de gen­tillesse à of­frir à la per­sonne as­sise à leur côté. Mal­gré les pro­blèmes aux­quels ils doivent faire face, ils par­viennent à res­ter in­croya­ble­ment calmes et à conser­ver leur bonne hu­meur.

« On est tou­jours sur­pris par ce qu’on voit ici », me dit Bri­gitte Lud­mann en ac­cueillant les bé­né­voles. « On n'y ren­contre pas que des gens non qua­li­fiés, il y a aussi des gens ins­truits qui se re­trouvent dans des si­tua­tions pré­caires sans trop sa­voir pour­quoi. » A ses dé­buts, l’as­so­cia­tion ai­dait une qua­ran­taine de per­sonnes, au­jour­d’hui elle sou­tient entre 600 et 1000 per­sonnes.

Alors que je me pro­mène sur les berges et contemple les cygnes qui glissent sur l’eau avec pour seul guide l’im­muable ca­thé­drale qui do­mine le reste des bâ­ti­ments, la rai­son qui pousse tant de jeunes à res­ter à Stras­bourg m’ap­pa­raît dans toute sa clarté. Si seule­ment, de­puis leur im­po­sant édi­fice situé à quelques mètres de là, les dé­pu­tés eu­ro­péens pou­vaient voter une di­rec­tive qui crée­rait des em­plois au lieu de pous­ser les jeunes à aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs…

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Stras­bourg et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.