Société

Steffen Möller, le « gentil voisin »

Article publié le 23 avril 2006
Article publié le 23 avril 2006
Inconnu en Allemagne, Stefen Möller est une star en Pologne. Il y a dix ans, il quittait Wuppertal pour Varsovie pour enseigner l’allemand. Devenu un humoriste adulé, il brocarde gentiment les moeurs de ses compatriotes. Et des Polonais.

« C’est mon restaurant préféré », me lance Steffen Möller alors qu’il ouvre la porte d’un très chic restaurant italien au cœur de Varsovie, à l’intersection des rues Jean-Paul II et Solidarnosc. « J’aime particulièrement venir ici. Ma table est dans ce coin de la salle », glisse t-il. Dehors, un épais brouillard enveloppe la capitale polonaise, éternellement grise, auréolée de ce « charme » typique du bloc de l’Est. A l’intérieur du restaurant, place à la mode occidentale : de très belles femmes et des hommes bien habillés sont assis sur de confortables banquettes en cuir, sous un immense plafond en stuc. Autour des tables en bois noir, les conversations vont bon train : on parle boutiques et fringues pendant la pause de midi, indifféremment en polonais ou en anglais. Le thé noir est servi dans de délicates petites tasses et on peut commander des pizzas au rucola et des spaghettis aux fruits de mer. Bienvenue dans la nouvelle Pologne !

Un faible pour l’Italie

Steffen Möller est un homme plutôt discret : environ 35 ans, cheveux courts, habillé simplement en jean et pull. Le quotidien polonais Gazeta Wyborcza – son journal favori- traîne sur sa table. Möller se sent visiblement à son aise et regarde la serveuse, qui tente d’interpréter chacun de ses gestes. « En fait, j’aurais toujours voulu vivre en Italie, à Florence » m’explique cet ancien étudiant en théologie. « Mais en réalité, cela ne m’a pas du tout plu. » C’est en suivant une formation linguistique de deux semaines à Cracovie durant ses études que Möller se libère de ce qu’il nomme son « complexe d’Italie ». « J’ai senti que j’étais plus attaché à la mentalité polonaise. » A 25 ans, Steffen Möller déménage avec pour seul bagage un diplôme de fin d’études en théologie et en philosophie. Et quelques bribes de polonais dans les poches.

Le « gentil voisin » allemand

Au départ, il gagne sa vie comme professeur d’allemand dans un lycée polonais puis donne des cours de conversation à l’Université de Varsovie. Au bout de six ans, il sature : ras-le-bol des élèves bruyants et des étudiants refusant d’apprendre. « J’ai traversé à l’époque une sorte de crise puis j’ai déménagé à Cracovie. » Ses yeux brillent lorsqu’il se remémore ses premiers pas en tant que chansonnier-imitateur à Cracovie et sa première émission de radio aux côtés de Artur Andrus, un célèbre présentateur polonais. Il obtient vite la deuxième place d’un concours de chanson qui l’aide à obtenir un rôle dans la série culte polonaise « M jak Milosc » (« A comme Amour »).

« Cette série est un véritable phénomène de société en Pologne, l’audimat est supérieur à toutes les autres émissions », affirme t-il, sûr de lui. « Regardée par près 10 millions de personnes, elle est diffusée en première partie de soirée. » Steffen Möller y incarne l’Allemand lambda, tel qu’il est perçu par les autochtones. Le « gentil voisin » joue le rôle d’un agriculteur qui cultive des pommes de terre, gère entre-temps un pub et détient le monopole de la poisse en amour. « Pour beaucoup de Polonais de la campagne, je suis le seul Allemand dont ils aient fait la connaissance », commente Möller. « Il y a certes de plus en plus de Polonais en Allemagne mais ici je suis plutôt une exception. » Mon invité est ainsi devenu une référence de l’image des Allemands en Pologne. Tout ce que fait ou dit Möller dans la série télévisée se voit immédiatement qualifié de « typiquement allemand ».

On peut aimer l’Europe

Pourtant, il n’a jamais profité de sa position pour poursuivre des fins politiques. « C’est agréable pour moi d’avoir la possibilité de me tenir éloigné des causes politiques », explique-t-il. « Quand je pense à tout le temps que j’aurais perdu avant les élections fédérales allemandes si j’avais toujours dû en débattre avec des amis. » Ce temps « gagné », Steffen Möller l’a depuis longtemps gaspillé avec d’autres choses. Il y a trois ans, il lançait sa propre émission de variétés « Europa da sie lubic » (« On peut aimer l’Europe »), un talk-show durant lequel il converse avec des invités européens « polonophiles ». Au programme : l’étude des différences de mentalité au sein de l’Europe. Condition requise : subjectivité nationale souhaitée. Il prépare en outre un grand spectacle polonais et a commencé à rédiger un livre sur la mentalité des Polonais. « Mon livre n’est pas du tout important, c’est l’état d’esprit qui compte », souligne-t-il.

La croix fédérale du Mérite

Le chansonnier à succès évite délibérément d’aborder les thèmes sensibles dans son show. Certes, il fait des blagues sur les Polonais mais s’interdit celles sur la politique et sur le Pape. Car si Steffen Möller a bien appris une chose, c’est de respecter la mentalité locale et conserver son sens de la retenue. « Les Allemands sont généralement directs et cette attitude n’est pas du tout bien accueillie ici », raconte-t-il. « On ne fait pas de critiques ouvertes. On ne dit rien du tout, à part quelques remarques anodines dans les cas extrêmes. »

Mais malgré l’absence de revendications politiques – ou peut être grâce – cette star médiatique collectionne les prix. Outre le trophée 'Télécaméra', très convoité par les célébrités du petit écran polonais, la croix fédérale allemande du Mérite lui a été décernée. Entre nous, Monsieur Möller, pourquoi diable êtes-vous resté en Pologne ? « La mentalité, la langue et les gens, et bien sûr les femmes, m’ont plu. » Si mon interlocuteur n’a pas encore trouvé la femme de sa vie, il éprouve au moins « l’amour pour 40 millions de Polonais. »