Société

Stand Up ! ou Pourquoi le féminisme nous concerne tous

Article publié le 11 juin 2014
Article publié le 11 juin 2014

« Je suis féministe. Et alors ? » Le « mot qui commence par F » horripile souvent : ne sommes-nous pas tous égaux ? Julia Korbik, journaliste et babélienne de­puis 2009 n’est pas de cet avis. Parce qu’elle n’arrive pas seulement à parler, mais aussi à écrire sur le sujet avec enthousiasme, elle vient de publier un livre : Stand Up!. 

Une douce soi­rée de début d’été sur un toit-te­rasse dans le quar­tier ber­li­nois de Kreuz­berg, les femmes s’ap­puient à la ba­lus­trade, une bière à la main, les hommes se tiennent dé­con­trac­tés dans un coin. De l’élec­tro ré­sonne des haut-par­leurs et lorsque le so­leil se couche len­te­ment sur les toits, ce ne sont pas que les bou­teilles de bière et les boucles d’oreilles qui jettent un éclair de lu­mière. Celui qui veut gâ­cher ce mo­ment ber­li­nois d’un coup de main, n’a qu’à lais­ser s’échap­per le « mot qui com­mence par F ».  Car ce­lui-ci frappe avec cer­ti­tude comme une bombe dans chaque dis­cus­sion de fin de jour­née : « le fé­mi­nisme est sou­vent d’abord as­so­cier à la haine des hommes. Mais pour­quoi les femmes de­vraient dé­tes­ter les hommes ? C’est une ab­sur­dité ! Il s’agit seule­ment d’amé­lio­rer la so­ciété, pour les hommes et pour les femmes ». Julia Kor­bik a l’ex­pé­rience des toits-te­rasses, et celle des dis­cus­sions sur le genre et l’ex­plo­si­vité du fé­mi­nisme. Pour­quoi est-ce de­venu tel­le­ment im­po­pu­laire et re­pous­sant, de se dé­fi­nir comme fé­mi­niste ? « En réa­lité le fé­mi­nisme n’a ja­mais été bien vu, les suf­fra­gettes non plus, per­sonne ne les ai­mait ! », rit Julia.

« L'arme utile contre le sys­tème »

Puisque le débat sur les hommes, les femmes et les struc­tures de la so­ciété ne l’in­dif­fère pas et parce qu’elle n’a pas peur, entre bière et ter­rasse, de dire son opi­nion, elle se pré­oc­cupe déjà de­puis plu­sieurs an­nées du fé­mi­nisme. Au­jour­d’hui elle est de­ve­nue ex­perte en la ma­tière, comme on peut le lire dans son pre­mier livre Stand Up! Fe­mi­nis­mus für Anfänger und Fort­ges­trit­tene (2014) (en fran­çais, Stand Up! Le fé­mi­nisme pour dé­bu­tants et avan­cés). Julia se de­mande déjà de­puis un bout de temps pour­quoi pas seule­ment des hommes, mais aussi des femmes se montrent aussi al­ler­giques au fé­mi­nisme au­quel elles doivent pour­tant beau­coup : « pour beau­coup de jeunes femmes, le fé­mi­nisme pa­raît sim­ple­ment très abs­trait. On ne voit sou­vent qu’Alice Schwar­zer (fi­gure du mou­ve­ment fé­mi­niste al­le­mand, ndlr) à la té­lé­vi­sion et avec elle, on parle tout de suite de pros­ti­tu­tion ou de tra­fic hu­main. Ce sont évi­dem­ment des su­jets qui ne touchent pas im­mé­dia­te­ment les jeunes femmes ». Ce qui vient en re­vanche à l’es­prit des hommes à ce sujet en ce mo­ment, ce ne sont que les Femen : « mais cela s’éloigne du sujet. Ce qui reste à l’es­prit avec les Femen, ce sont les poi­trines dé­nu­dées. Après coup, per­sonne ne sait plus ce qui y était ins­crit ».

Julia est per­sua­dée que le mes­sage du fé­mi­nisme est tou­jours d’ac­tua­lité : « le fé­mi­nisme est donc la croyance que tous les êtres hu­mains ont les mêmes droits in­dé­pen­dam­ment de leur sexe. C’est pour­quoi le fé­mi­nisme est un mou­ve­ment po­li­tique qui a pour but d’ar­ri­ver à des chan­ge­ments aussi bien so­cié­taux que per­son­nels ». Dans Stand Up!, Julia ap­pelle cela « l’arme ul­time contre le sys­tème » qui n’op­pri­me­rait pas seule­ment les femmes, mais aussi les hommes. Le but du fé­mi­nisme n’est-il pas que la li­bé­ra­tion du sexe fé­mi­nin, mais aussi du mas­cu­lin ? Qui pense avoir mal lu de­vrait se plon­ger dans la pre­mière par­tie de Stand Up! : « Le pa­triar­cat en tant que pou­voir des pères n’existe na­tu­rel­le­ment plus sous cette forme. Au­jour­d’hui cela si­gni­fie sim­ple­ment que les hommes ont la pa­role dans la so­ciété. Ce sont des struc­tures qui existent de­puis des mil­liers d’an­nées et qui ne peuvent pas être abo­lies aussi fa­ci­le­ment ».

« Le pou­voir est clai­re­ment mas­cu­lin », non ?

Pour cette rai­son il fau­drait s’ar­mer de pa­tience pour le chan­ge­ment fé­mi­niste de la so­ciété : « il n’y a pas si long­temps que les femmes ont ac­quis le droit de vote, le droit de tra­vailler et le droit à l’avor­te­ment ». Alors que les femmes se sont bat­tues pour des droits fon­da­men­taux - dont beau­coup re­fusent de croire au­jour­d’hui qu’un jour elles ne les avaient pas - les struc­tures de pou­voir sont res­tées les mêmes. Avec sa thèse pro­vo­cante « Le pou­voir est clai­re­ment mas­cu­lin », Julia remet en ques­tion les dé­bats po­li­ti­que­ment cor­rects au sujet du soft power (ou puis­sance douce), et les quo­tas de femmes : « les femmes doivent tou­jours s’adap­ter à la concep­tion mas­cu­line du pou­voir : soit on est ex­trê­me­ment fé­mi­nine et on uti­lise cela pour di­ri­ger une so­ciété, ou on se montre os­ten­si­ble­ment mas­cu­line. Pour­quoi n’y a-t-il pas d’entre-deux ? » Beau­coup d’hommes se­raient aussi dé­pas­sés par l’hy­per-mas­cu­li­nité de nom­breux ma­na­gers. Et si la chan­ce­lière al­le­mande se fait ap­pe­ler « Maman », ce n’est que pé­jo­ra­ti­ve­ment que l’on peut in­ter­pré­ter cela. 

Pour­quoi avons-nous be­soin du fé­mi­nisme ? Ver­sion courte de Stand Up!, de la bouche de Julia Kor­bik.

« Nous avons be­soin du fé­mi­nisme parce qu’en Al­le­magne, les femmes gagnent tou­jours 22% de moins que les hommes et ce, pour le même tra­vail. Parce qu’aux Émi­rats arabes, il y a plus de femmes oc­cu­pant des postes de di­rec­tion qu’en Al­le­magne. Parce qu’on fait tou­jours croire aux jeunes filles qu’il est plus im­por­tant d’être jolie, qu’in­tel­li­gente. Parce qu’on veut les deux : des en­fants et une car­rière. Parce qu’An­gela Mer­kel est un début. Parce que le fé­mi­nisme rend la so­ciété meilleure, pour les femmes ET les hommes. Je suis fé­mi­niste, et toi ? »

Qui feuillette plus lon­gue­ment Stand Up!, au vi­suel léger conçu par la gra­phiste Chrish Klose, ne dé­cou­vrira pas seule­ment à son plus grand éton­ne­ment que l’agres­sion sexuelle au tra­vail n’est pas­sible d’une amende que de­puis 1994, mais il ou elle ap­pren­dra aussi à connaître des jeunes ac­ti­vistes et blog­geuses comme The­resa Bücker ou Kübra Gümusay, une Al­le­mande d’ori­gine turque, dont l’en­ga­ge­ment en­thou­siasme Julia. Les di­gres­sions his­to­riques et théo­riques sont in­ter­rom­pues par des bio­gra­phies courtes et des ci­ta­tions : « nous ne vou­lons pas que Stand Up! ne de­vienne une éten­due de texte mais plu­tôt que cha­cun puisse s’ap­pro­prier le livre pas à pas. On ne doit donc pas for­cé­ment lire chaque note de bas de page ou aller consul­ter chaque lien sur In­ter­net », ex­plique Julia.

PLUS DE FÉMINISME AU QUOTIDIEN

Les thé­ma­tiques s’étendent des in­éga­li­tés de re­ve­nus entre hommes et femmes au sexisme, en pas­sant par les mas­cu­li­nistes, les quo­tas de femmes et la très dé­fen­due crise de la mas­cu­li­nité. Julia trouve le débat sur « les hommes qui souffrent » - à tra­vers le­quel les fé­mi­nistes sont sou­vent trans­for­mées en bouc émis­saire - quelque peu exa­géré. « Crise n’est pas la bon mot, explique-t-elle. Au final c’est un pro­ces­sus d’adap­ta­tion tout à fait nor­mal. Cela montre plu­tôt à quel point nous res­tons coin­cés dans d’an­ciens mo­dèles de rôles (propres à l’homme ou à la femme, ndlr.) Pour­quoi nous mo­quons-nous d’un homme qui joue de la gui­tare et qui a peur d’abor­der une femme ? Dans ce cas je ne peux que pen­ser : pour­quoi ne le fait-elle pas elle-même ? » Mais ce genre de débat fe­rait d’après Julia par­tie de la crise gé­né­rale de notre gé­né­ra­tion : « il ne s’agit là pas que des rôles de genres. Quand nous avons au­jour­d’hui au­tant de pos­si­bi­li­tés, il de­vient évi­dem­ment tou­jours plus dif­fi­cile de se trou­ver soi-même, en tant qu’homme et en tant que femme. Pour ça, le fé­mi­nisme peut très cer­tai­ne­ment aider parce qu’il ap­prend à s’ac­cep­ter comme on est ».

Afin que le mes­sage de Stand Up! ne se perde pas une fois la lec­ture du livre ter­mi­née, Julia donne 12 conseils concrets pour plus de fé­mi­nisme au quo­ti­dien : « qu’est-ce qu’on peut faire concrè­te­ment, et où sont les ano­ma­lies ? Ce qui m’im­porte, ce sont les ma­nières de se com­por­ter au quo­ti­dien, celles dont on ne pen­se­rait peut-être même pas qu’elles sont fé­mi­nistes. On ne doit pas for­cé­ment tout de suite re­joindre un parti ou es­sayer de ré­vo­lu­tion­ner tout le sys­tème ». Car le fé­mi­nisme se­rait aussi une at­ti­tude, et le « pou­voir fé­mi­niste au quo­ti­dien » ne se ba­se­rait pas uni­que­ment sur la façon dont on flirt ou sur les tra­vaux mé­na­gers, mais aussi sur le fait qu’on puisse par­ti­ci­per ac­ti­ve­ment aux pro­ces­sus de dé­ci­sions dé­mo­cra­tiques. « Va voter ! » est pour cette rai­son aussi l’un des 12 conseils de Julia. Ce qui ne veut en aucun cas dire qu’on ne peut pas de temps en temps semer la zi­za­nie dans une dis­cus­sion en­nuyeuse en lan­çant le « mot qui com­mence par F ». Ou qu’on ne doit pas se ré­jouir en re­mar­quant que, len­te­ment mais sû­re­ment, le fé­mi­nisme perd de son ex­plo­si­vité. 

Lire : Julia Kor­bik: Stand Up! Fe­mi­nis­mus für Anfänger und Fort­ges­chrit­tene, Ro­gner&Bern­hard, (En al­le­mand)

Consulter : le profil cafébabel de Julia.

Julia est éga­le­ment à suivre sur Twit­ter : @Frau­Kor­bik