Société

Slovaquie : le mariage gay le plus triste d'Europe

Article publié le 29 septembre 2014
Article publié le 29 septembre 2014

Le 4 juin dernier, le gouvernement slovaque a défini le mariage comme l'union d'un homme et d'une femme. Cette décision suscite la controverse et divise le pays. Reportage dans les méandres législatifs de Bratislava.

Le 4 juin, le Par­le­ment slo­vaque a amendé sa Consti­tu­tion afin de dé­fi­nir le ma­riage comme l'union d'un homme et d'une femme. Le pro­jet avait été sou­mis par un parti d'op­po­si­tion, le Mou­ve­ment chré­tien-dé­mo­crate (KDH), et avait reçu le sou­tien du parti ac­tuel­le­ment au pou­voir, le Parti so­cial-dé­mo­crate (SMER). L'amen­de­ment a été pré­senté puis voté conjoin­te­ment avec des ré­formes ju­di­ciaires me­nées par le SMER. Le len­de­main du vote, Am­nesty a condamné le texte  al­lant à l'en­contre des lois in­ter­na­tio­nales et eu­ro­péennes re­la­tives aux droits de l'homme, puis­qu'il consti­tue une dis­cri­mi­na­tion basée sur l'orien­ta­tion sexuelle.

« Que pou­vons-nous bien dire ? On ne trouve plus les mots face à tout ça. Les gens es­saient vrai­ment de chan­ger les choses, et pour­tant ça ne change tou­jours pas. Rien ne change », sou­pire Vla­di­mira Hra­decká, une jeune réa­li­sa­trice de do­cu­men­taires. « Peut-être tout de même que l'on com­mence à s'as­su­mer plus, dans la com­mu­nauté LGBT. Genre "Je suis qui je suis, alors ta gueu­le" Peut-être que ça, ça a changé.»

Elle a réa­lisé Pride in Slo­va­kia, et tra­vaille ac­tuel­le­ment sur un do­cu­men­taire à pro­pos des gays chré­tiens - l'Église Ca­tho­lique de Slo­va­quie condamne l'ho­mo­sexua­lité. Dans une lettre lue dans toutes les églises l'hi­ver der­nier, la Con­fér­ence des Évêques de Slo­va­quie (KBS) a qua­li­fié l'éga­lité des genres de « culture de la mort », et les ma­riages ho­mo­sexuels de « mo­que­rie so­do­mite ». Vla­di­mira pense que la nou­velle Consti­tu­tion ne l'af­fec­tera pas, mais si elle veut fon­der une fa­mille, ce sera peut-être le cas. Les pro­blèmes concrets comme ache­ter une mai­son ou ob­te­nir des in­for­ma­tions sur un par­te­naire ma­lade touchent tous les couples non-ma­riés, étant donné qu'en Slo­va­quie l'union ci­vile n'existe pas.

« Pour s'aimer, on a pas besoin de papier »

Non loin de la vieille ville, en bas de de quelques marches en pierres, se trouve le  Be Happy Club. Seul le petit arc-en-ciel au des­sous du bar laisse de­vi­ner qu'il s'agit du seul bar gay de Bra­ti­slava. Étant donné que Vi­enne et Bu­dapest sont toutes proches et dis­posent d'une scène gay plus grande et de meilleure qua­lité, « il n'y a pas de place pour un autre bar gay à Bra­ti­slava », nous ex­plique de­puis l'autre côté du bar Feri Szar­kad, dans son polo rouge ce­rise. Au­pa­ra­vant bar­man dans des hô­tels chics, il a pré­féré venir tra­vailler dans ce bar qu'il fré­quen­tait déjà au­pa­ra­vant, et il est plus heu­reux comme ça. « Ici, on est comme une fa­mille. Je connais 80% des clients. »

Bien que Feri Szarka ait abordé le sujet de la mo­di­fi­ca­tion de la consti­tu­tion avec beau­coup de clients, il lui semble que la plu­part des gens y sont in­dif­fé­rents. « Les chrétiens-démocrates perdent des voix, donc ils avaient be­soin de faire quelque chose. C'est de la stra­té­gie po­li­tique. Les gens s'en fichent parce qu'ils vivent déjà en couple, et que pour être en­semble ils n'ont pas be­soin du ma­riage. Ils veulent pou­voir ac­cé­der à l'union ci­vile pour des rai­sons lé­gales. Mais pour s'ai­mer, on n'a pas be­soin de pa­pier. »

Sur le bar se trouve un verre rem­pli à ras bord de ca­ca­huètes, et une pe­tite nappe au motif d'arc-en-ciel, où l'on a cousu un petit coeur vio­let - so­lu­tion in­gé­nieuse pour ca­cher une brû­lure de ci­ga­rette. Le col­lègue de Feri vient ac­cro­cher au mur la photo en­ca­drée d'un homme mus­clé, à moi­tié nu. Le portrait a été dé­cou­pé en mor­ceaux pour qu'il res­semble à un mi­roir brisé, et d'autres du même style s'alignent déjà le long des murs. Une équipe fran­çaise de joueurs de foot­ball amé­ri­cain, sou­tient Feri, mais selon son col­lègue ils sont Hol­lan­dais. Il nous em­mène voir le reste de la col­lec­tion dans une salle au fond du bar.

« Nous sommes les derniers dans ce cas-là »

Vêtu d'un cos­tume gris et de lu­nettes cer­clées de noir, Mar­tin Poliačik est assis dans une salle rem­plie de livres, au sein même du Par­le­ment Slo­vaque. L'union ci­vile pour les couples LGBT fi­gure sur le pro­gramme de son parti, Li­berté et So­li­da­rité (Slo­boda a Sol­i­darita) de­puis sa créa­tion, en 2009. « Nous sommes les der­niers de la ré­gion – la Hon­grie, la Po­logne et la Ré­pu­blique Tchèque dis­posent tous de l'union ci­vile entre per­sonnes de même sexe », nous dit-il. Même la Croa­tie, qui avait amendé de ma­nière si­mi­laire sa consti­tu­tion après un ré­fé­ren­dum en 2013, vient de faire pas­ser une loi au­to­ri­sant les unions ci­viles pour les couples de même sexe.

« Nous nous tournons plus vers un modèle de civilisation plus proche de celui de la Russie que des pays de l'Ouest. Nous nous trouvons au niveau de la frontière géographique, historique et culturelle, et on a toujours été contraints de faire un choix. La modification de la constitution a été présentée comme une mesure de protection contre la vague de décadence venant de l'Union européenne et de l'Ouest. Comment le nombre de pays reconnaissant le mariage gay augmente, certains considèrent qu'en Slovaquie la culture et les valeurs traditionnelles sont en danger. »

Avec seulement 6% des voix, son parti n'est pas en mesure de faire bouger les choses. Et même si un projet concernant les unions civiles était présenté au Parlement aujourd'hui, il faudrait selon lui qu'il soit d'abord étudié par la Cour constitutionnelle.

La Slovaquie se place au 24e rang (parmi les 49 pays d'Europe) du classement des lois et des politiques concernant les droits de l'homme de la communauté LGBTI (le I pour intersexuel, ndlr). La Gay Pride de Bra­ti­slava n'existe que depuis 2010. Cette année, elle s'est tenue deux semaines après le vote de l'amendement de la constitution et le thème de l'édition 2014 s'intitulait « Les familles différentes ». « Il s'agit non seulement des couples de même sexe mais aussi des familles monoparentales et des parents divorcés, parce que la constitution ne protège désormais plus qu'un seul type de famille, celle basée sur le mariage d'un homme et d'une femme », déclare Martin Macko, directeur du groupe de protection des droits des homosexuels Ini­cia­tiva In­akost.

Notre homme se dit « surpris » par l'amendement. Même si KDH l'avait déjà proposé auparavant, ils n'avaient jamais reçu le soutien des sociaux-démocrates. D'après lui, SMER s'est servi de l'amendement concernant la définition du mariage pour s'assurer de l'adoption de leurs réformes judiciaires. Il n'est pas le seul à penser cela. L'intergroupe du Parlement européen pour les droits LGBT a accusé SMER d'avoir oeuvré « à des fins ultra-conservatrices voire populistes », ainsi que d'avoir « bafoué les valeurs-mêmes qu'ils prétendent défendre ».

Respecter le monde

Avec seulement une chambre de 150 sièges, les lois peuvent être modifiées sans difficulté au Parlement slovaque. D'après Mar­tin Di­long (KDH), c'était l'une des raisons pour lesquelles la définition du mariage a été intégrée à la Constitution. Il est particulièrement fier que son parti soit parvenu à modifier la Constitution en ne disposant que de 13 sièges au Parlement.

« Certains disent que cet amendement constitue une discrimination contre la communauté LGBT mais je ne suis pas d'accord. Nous respectons tout le monde. L'orientation sexuelle ne peut pas être une condition nécessaire pour l'obtention de supplémentaires. Il existe différents types de relations amoureuses, mais toutes ne constituent pas une union permanente. Il faut traiter chaque chose de la manière qui convient. »

Ce n'est pas seulement par cet amendemant que le modèle familial a conduit à une guerre idéologique en Slovaquie. En septembre dernier, une marche anti-IVG or­ga­nisée par la Con­fér­ence des Evêques à Košice a été rejointe par de nombreuses personnes. Cet événement a également souligné le problème de la famille traditionnelle basée sur le mariage hétérosexuel et a mené à la création de d'Alliance pour la Famille (Alian­cia za rod­inu), une organisation qui coordonne des ONG militant en faveur du modèle familial traditionel .

Al­liance pour la Famille soutient qu'aucune autre forme d'union que le mariage entre un homme et une femme ne saurait bénéficier d'une protection légale, que les couples de même sexe ne devraient pas avoir le droit d'adopter, et, enfin, que les parents devraient pouvoir contrôler l'éducation sexuelle que reçoivent leurs enfants. Ses membres rassemblent actuellement des signatures pour obtenir qu'un référendum soit organisé afin de demander aux Slovaques leur avis sur ces questions.

Selon le porte-parole Peter Krem­sky, il s'agit d'une réaction à ce qui est entrain de se passer plus à l'ouest en Europe. « Les gens sont plus individualistes et égoïstes, cela fait partie de leur culture, mais le reste du monde est plus attaché à la famille. En Europe, on déclare que tout peut être une famille, même un parent seul ou un couple de même sexe. » Pour Peter Krem­sky, les hommes et les femmes jouent des rôles différents qui sont tous les deux nécessaires pour constituer une famille. « Si les circonstances font qu'un parent se retrouve seul, bien sûr nous l'aidons, mais l'on ne peut simplement pas déclarer que c'est souhaitable. »

Le long chemin vers l'égalité

De retour au Be Happy Club, trois hommes parlant russe, la quarantaine, entrent et scrutent le bar désert. Leur regard se fixe finalement sur nous, les seules filles présentent. « Vous êtes libres ? », nous demande d'un ton hésitant l'un des hommes. Nous restons interloquées, mais Feri comprend immédiatement et redirige les hommes vers un bar du centre-ville. Il nous dit qu'il trouve ça amusant de voir la réaction des gens qui ne réalisent qu'il s'agit d'un bar gay qu'une fois à l'intérieur. Une fois, un homme est entré, et au bout d'un moment il a demandé pourquoi il y avait autant d'homme gays. Lorsque Feri lui a répondu, en lui indiquant les drapeaux gays, l'homme s'est exclamé : « Oh, c'est pas pour soutenir le Tibet ? » 

Cet article fait partie d'une série spéciale consacrée à Bratislava. Il fait partie d'Eu-to­pia : Time to vote, un projet initié par ca­fé­ba­bel en partenariat avec la Fondation Hip­pocrène, la Commission européenne, le Ministère des Affaires Etrangères et la Fondation Evens.