Société

Sex bus à Istanbul : s'embrasser nuit à la santé en Turquie

Article publié le 18 mai 2011
Article publié le 18 mai 2011
Le 17 avril, un jeune couple turc est prié de descendre d’un bus en plein cœur d'Istanbul car le chauffeur estime que s’embrasser et se tenir la main en public est un acte obscène. Puis un étudiant de 28 ans qui tentait de raisonner le conducteur se fait tabasser par un inconnu qui monte dans le bus. Via Facebook, cafebabel.com a rencontré cet étudiant, Gökçe Koç.
Il y gère aujourd'hui le groupe de protestation Seks Otobüsü 34 TN 1992 25TSex bus 34 TN 1992 25T »).

cafebabel.com : Gökçe, que s’est-il passé à Istanbul depuis l’incident ?

Gökçe Koç : Le chauffeur a été suspendu pour toute la durée de l’enquête sur la compagnie de bus. Le 24 avril, près de 40 jeunes couples turcs ont manifesté dans ce même bus en s’embrassant et en se tenant la main tout au long du trajet. Certains islamistes ont par la suite mené une contre-manifestation, en annonçant sur la toile qu’ils monteraient dans le bus coiffés d’un chapeau de prière. Un journaliste islamique, Esra Elönü, était un des seuls journalistes à soutenir cette action plutôt que de la critiquer.

cafebabel.com : Quelle fut la couverture médiatique de votre altercation ?

Gökçe Koç : De nombreux journaux et chaînes de télévision me contactent pour une interview, mais la plupart du temps je décline l’invitation. Je n’ai pas voulu focaliser l’attention sur moi. Il ne s’agit pas que de ma petite personne mais bien de tous ceux qui défendent la République turque moderne. La place Taksim, là où s’est déroulé l’incident, n’est pas seulement le cœur même d’Istanbul mais aussi le cœur de la Turquie moderne. Je suis né et j’ai grandi à Taksim, ce qui a toujours été ma fierté. Toutefois, je suis déçu que personne n’ait pris ma défense dans le bus. L’influence de l’islam dans la société turque moderne a toujours été une source de problèmes : ces 20 dernières années, ce que l’on appelle « l’islam politique » n’a cessé de grandir et si personne n’a réagi dans le bus ce jour là, c’est parce que le peuple turc craint les autorités.

cafebabel.com : Est-ce que le couple ou vous-même avez enfreint la loi ?

Gökçe Koç : Non, j’ai enfreint un tabou. Le conducteur a dit « Ce n’est pas un endroit pour avoir des rapports sexuels » et je lui ai répondu que le bus n’appartenait pas à l’idéologie du gouvernement actuel. Depuis 1994, à la suite du succès qu’a remporté le parti islamiste Refah lors des élections et l’entrée de Recep Tayyip Erdogan en temps que maire d’Istanbul – la majorité des travailleurs de la fonction publique ont été embauchés selon leur idéologie, leur liens familiaux ou leur croyance religieuse. Cette pratique est appelée kadrolaşma, à savoir « la dotation en personnel ».

cafebabel.com : Pourquoi la population ne veut plus la même chose que pendant la période Atatürk ?

Gökçe Koç :Mustafa Kemal Atatürk a véritablement réussi à occidentaliser et donner naissance à la Turquie moderne. Malheureusement, après sa mort en 1938, la Turquie en a trop fait : on a donné son nom à chaque stade, aéroport, etc. Cette « overdose » a ennuyé certains représentants de la droite et a fini par créer un effet inverse au sein la société.

 

cafebabel.com : Si la révolution d’Atatürk n’a pas changé les mentalités pour de bon, est-ce qu’on peut dire qu’elle a été vaine ?

Gökçe Koç : La révolution d’Atatürk n’était pas vaine, mais elle n’a pas résolu le problème de la pauvreté. La population a tendance à rallier l’idéologie d’un parti si on leur promet une meilleure situation économique : en 2003, lorsque le Parti pour la justice et le développement (l’AKP, actuellement en place) a accédé au pouvoir, il a réglé le problème de l’inflation. D’ailleurs, la stabilité économique attire même les plus grands intellectuels et ceux qui se considèrent modernes. C’est le même phénomène que celui que l’on a observé en République islamique d’Iran. Le peuple turc pense que la menace islamiste n’est pas sérieuse, or, la conscience est la clé. Les personnes instruites sont du même avis que moi.

cafebabel.com : Mais le Premier ministre est instruit, pas vrai ?

Gökçe Koç : Erdogan est diplômé d’une école religieuse, Imam Hatip. (Cette école forme des imams. Par après, il a étudié les sciences économiques et commerciales à l’université publique Marmara, ndlr).

cafebabel.com : Quelles sont les perceptions idéologiques des jeunes ?

« Nous devenons chaque jour un peu plus comme l’Iran»

Gökçe Koç : On constate un clivage très net, même au sien de ma génération. Les jeunes deviennent religieux si leurs parents le sont, et nombre de familles ont encore de fortes tendances religieuses. En fait, à leur âge, les parents étaient plus sécularisés que leurs enfants aujourd’hui : le foulard n’était pas aussi répandu qu’à l’heure actuelle, particulièrement dans les villes de l’Est. Tout est une question d’éducation. Fethullah Gülen par exemple, leader secret de l’islamisation de la Turquie, offre des bourses aux jeunes étudiants, ouvre des écoles de missionnaires en Afrique comme au Canada et détient une grande influence sur la politique intérieure de la Turquie.

cafebabel.com : La politique européenne envers l’adhésion de la Turquie a-t-elle influencé les changements idéologiques qui se sont opérés au sein du pays ?

Gökçe Koç : Évidemment ! Pour minimiser la menace d’islamisation, la Turquie a besoin d’entrer dans l’Union européenne. Chaque défenseur de la Turquie moderne est d’avis que nous devenons chaque jour un peu plus comme l’Iran. Cela peut sembler exagéré à l’heure actuelle, mais à long terme, ce n’est pas impossible. Les étrangers sont généralement surpris par la modernité du pays et pensent que la Turquie est très mystique et originale, mais ils ne voient qu’une façade. En réalité, c’est un pays très conservateur et nationaliste. Les étrangers confondent « islamiste » et « oriental » et l’acceptent car la plupart des pays européens promeuvent le multiculturalisme. Ils ne voient pas la menace, sont aveuglés. J’en ai vraiment marre de toute cette stupidité. Certaines personnes ne comprennent tout bonnement pas l’importance de la modernité et des droits à la liberté. Dans un mois se tiendront des élections générales en Turquie : la tension est à son comble, car ces élections détermineront l’avenir de la Turquie. Pour nous, c’est la dernière ligne droite.

Photo : (cc) ∆ matt caplin ∆/ Matt Caplin/ Flickr/ noinever.blogspot.com; Seks Otobüsü (‘Sex Bus numéro …’): 34 TN 1992 25T