Société

Sea Shepherd : les pirates de la biodiversité

Article publié le 15 novembre 2010
Article publié le 15 novembre 2010
L’association écologiste Sea Shepherd prépare la campagne “No compromise” en Antarctique, contre la pêche illégale des baleines dans l’océan méridional. Les pirates écolos se sont déjà fait remarquer en Méditerranée en détroussant les chasseurs de thon rouge. Témoignage d'une pirate écolo à la veille de son départ pour l'Antarctique.

Crée en 1977 par Paul Watson, Sea Shepherd Conservation Society est une organisation internationale non lucrative, qui promeut activement la conservation de l’environnement marin. Et activement, pour Paul Watson, ne veut pas dire seulement dénoncer mais aussi et surtout empêcher la destruction de l’environnement menacé. Le prouve la longue liste de bateaux de pêche pirates coulés par l’association, qui arbore elle-même le symbole des pirates. Pirates contre pirates ? En réalité, Paul Watson agit toujours en clamant avoir la loi de son côté: Sea Shepherd ne fait que prendre à la lettre la Charte Internationale des Nations Unies pour la Nature, qui donne le droit d’agir pour protéger l’écosystème et les espèces animales en danger. Pour cela, une centaine de volontaires arpentent les eaux du globe à bord de bateaux noirs, prêts à tout risquer pour la sauvegarde des océans. L’organisation se finance entièrement grâce à des donations, et ne dépend d’aucun gouvernement. L’indépendance est le pilier de Sea Shepherd, qui intervient là où les règles ne sont pas appliquées. Sans compromis.

Jusqu'au-boutisme

La campagne la plus emblématique est celle menée depuis 2002 en Antarctique contre les baleiniers japonais. Depuis 1986 un moratoire de l’IWC, la Commission Internationale sur la pêche à la baleine, interdit formellement celle-ci, exception faite pour certaines raisons scientifiques. Et c’est là tout le nœud de la bataille qui oppose Sea Shepherd aux Japonais, qui utilisent comme excuse la pêche scientifique pour masquer la pêche commerciale. Mais ils sont talonnés de près par les bateaux de Sea Shepherd: le Steve Irwin (Ndlr : du nom de l'animateur de télévision australien décédé en 2006 lors d'un énième exploit sous-marin), le Bob Barker, et, cette année, l’Ocean Adventurer, bateau ultra léger et ultra rapide. L’année dernière un bateau de Sea Shepherd, l’Ady Gil, a été coulé par les Japonais. Mais rien n’arrête Paul Watson et son équipage, déterminés à mettre fin coûte que coûte au massacre des baleines. « Nous ne nous arrêterons que lorsque les Japonais arrêteront la chasse aux baleines », déclare Locky MacLean, capitaine de l’Ocean Adventurer. C’est d’ailleurs grâce à la rapidité du nouveau bateau et de l’hélicoptère que Sea Shepherd espère trouver rapidement la flotte japonaise. Dans l’immensité de l’océan antarctique, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Mais les espoirs sont bons car chaque année les Japonais sont contraints à pêcher moins que leur quota prévu : l’année dernière, 500 baleines ont été sauvées par Sea Shepherd.

De la baleine en Antarctique au thon rouge méditerranéen

Un patrimoine de l'humanité à déconstruire ?

La campagne en Antarctique n’est pas la seule bataille menée par Paul Watson contre la destruction de l’habitat marin. L’association a aussi mené de nombreuses batailles en Europe, menant notamment à l’immobilisation des flottes baleinières islandaise et norvégienne. Des campagnes sont aussi régulièrement organisées dans les îles Féroé et à Taiji, contre le massacre des dauphins, ou aux Galapagos, contre le trafic des ailerons de requin. Pour la première fois cette année, un bateau de Sea Shepherd a patrouillé la Méditerranée, contre la pêche illégale du thon rouge, dont la population est actuellement réduite à 10% et menacée d’extinction. Les scientifiques sont unanimes, si on ne réduit pas drastiquement la pêche, le thon rouge disparaitra. Les thons, venus en Méditerranée pour se reproduire, sont enfermés dans des cages pour être engraissés, jusqu'à ce qu’ils atteignent le poids nécessaire pour être vendus…au Japon, où le thon rouge est un met particulièrement apprécié. C’est aussi un investissement fructueux : en 2001 un exemplaire de 180 kilos a été vendu 173.000 dollars. Mitsubishi, plus connue pour ses motos que pour son pied marin, a bien flairé l’affaire et a investi dans le thon rouge en surgelant un stock dans ses freezers, en attendant que les prix continuent à monter... Ou que le thon rouge disparaisse.

Prise de conscience européenne

Avant le départ de l'opération Musashi en 2008-2009

Pendant trois semaines le Steve Irwin a navigué entre Malte, la Tunisie et la Libye. Le 17 juin, il est tombé nez à nez avec une cage pleine de thons rouges…un volontaire raconte: « La pêche était clairement suspecte et effectuée au-delà de la date autorisée. Cinq plongeurs dont moi-même sont allés inspecter la cage. Voir ces thons, énormes, nager tous en rond dans la cage, c’était impressionnant… Au début je n’ai pas réalisé qu’ils étaient là, pris par le fait que je devais couper le filet. Et puis j’ai baissé les yeux et j’ai vu ce mouvement hypnotisant en-dessous de moi, ces poissons qui tournaient sur eux-mêmes dans un mouvement contre-nature. Tout à coup, j’ai pris conscience que je n’étais pas simplement en train de couper un filet, mais aussi de permettre à des centaines de thons d’échapper à un destin apparemment tout tracé, se targue-t-il. Nous avons libéré 800 thons. C’est la première fois qu’une action comme ça est menée en Méditerranée ». L’impact est fort, et permet au public européen de prendre conscience du problème. Justement, Sea Shepherd vient tout juste de naître en Italie et en Espagne ; deux pays particulièrement sensible à l’environnement marin. Est-ce que Sea Shepherd continuera à être présente en Méditerranée? « On n’exclut pas une seconde campagne en Méditerranée l’année prochaine, explique Locky MacLean. Pour le thon rouge, mais aussi contre les filets dérivants entre la Turquie et la Grèce. » Sea Shepherd n’a pas dit son dernier mot, loin de là. Il faut agir vite si l’on ne veut pas arriver au point de non retour. Laconique mais réaliste, Paul Watson résume : « Si les océans meurent, nous mourons aussi, c’est aussi simple que ça ».

Photo : Une et Paul Watson : (cc)guano/Flickr ; fresque : (cc)wallyg/Flickr