Société

Sarajevo soigne ses traumatismes : réseaux sociaux, café noir et prophète

Article publié le 25 mars 2011
Article publié le 25 mars 2011
La capitale bosnienne expose sans pudeur ses cicatrices nées de la guerre de 1992-1995 contre la Serbie : trottoirs et bâtiments sont encore marqués par les bombardements. Mais qu’en est-il des séquelles psychologiques, quinze ans après ?
Au milieu d’un déluge de remèdes étrangers, peu de psychologues privés, un « cybercafé réseau social » et cette société déterminée a « résoudre ses problèmes au café ».

A Ciglane, l’énorme autocollant d’une cabine téléphonique londonienne recouvre la vitre de la porte d’entrée. Ce rouge touriste détonne avec l’identité visuelle post-communiste du district. C’est le premier cybercafé de Bosnie à mettre spécialement l’accent sur les réseaux sociaux, d’après son propriétaire Tarek Kapetanovic. A l’étage, les quatre ordinateurs plongés dans la fumée de cigarette sont occupés par des jeunes filles et garçons, à parité. En dessous, deux cabines destinées aux appels Skype sont momentanément vides en cet après midi d’hiver. « Ici, personne n’a jamais rien inventé », nous dit Tarek, affable, alors que nous sommes assis dans son café coloré situé dans un ancien immeuble abandonné qui appartenait à son père. Le café s’appelle Ka5an, c’était le nom de blogueur de Tarek pendant les douze dernières années ; ce pourrait être le premier cybercafé créé par un blogueur dans la région. « Tout le monde cherche un travail, tout le monde surfe le web », nous dit Tarek. Référence pertinente aux 60% de chômage d’un pays ou 31,2% de la population surfe sur la toile. A 31 ans, il pousse la Bosnie à rester ouverte sur le monde, connectée aux autres.

Un pays morcelé

La révolution des réseaux sociaux est encouragée dans ce café thématique de SarajevoLes Bosniens sont divisés en de multiples micro-appartenances. C’est un mal nécessaire, compte tenu de la structure politique complexe du pays. Essayer de rassembler ça en une phrase : 14 administrations pour 4 millions d’habitants gouvernés par un président qui change tous les 18 mois, croate, serbe puis bosnien. Le 14 décembre 2010, le pays a célébré les 15 années passées depuis les accords de Dayton qui ont marqué la fin de la guerre. Ce traité de paix signé à Paris a établit une quasi partition de fait de la Bosnie : d'un côté, vous avez la « Fédération de Bosnie » (Bosniaques et Croates) recouvre 51% du territoire. La « République Serbe » en détient les 49% restants. La politique étrangère et le budget sont gérés comme dans tout autre pays, mais les politiques éducatives et de télécommunication sont orientées d’après ces micro-administrations. Pour le business de Tarek, cela revient à dire pas d’agence de régulation indépendante. Selon lui, BH Telecom, le principal opérateur (pour la Fédération, la République ayant également le sien) « prend l’argent du peuple. Nous avons l’ADSL, les gens peuvent communiquer avec leurs enfants et payer moins cher. » A côté de nous, un groupe d’hommes entre et commande des cafés. Aucun d'entre-eux n'a l’intention d’utiliser Internet, retournant le principe du cybercafé pour en faire un café classique. Pourquoi Tarek a-t-il quitte les cieux de la Floride pour revenir dans le Sarajevo d’après-guerre ? « Dans cette société les gens ont des amis, ils n’ont pas besoin de psy ! » rie-t-il. Ça y est, le mot est lâché !

Terre promise de la psychologie

Titre peu flatteur de "Water Idiots" (idiots de l'eau) et "Bizarre Bosnian Muslims" (Bosniaques bizarres) « La Bosnie est une terre promise pour la psychologie », admet la psychologue spécialiste de la méthodologie Dzenana Husremovic, alors que notre conversation remplie d'échos l'amphithéâtre vide de l’université de Sarajevo. Le département de psychologie n’a été instauré ici qu’en 1989. « Vous avez un peuple traumatisé. Des gens nés pendant la guerre. C’est le multiculturalisme singulier de ce pays qui nous a conduit à la guerre. Nous essayons de restaurer ce paradigme du multiculturalisme. » L’histoire du pays fait appel à diverses disciplines thérapeutiques. Dans l’ouvrage de référence de la thérapie artistique, Cathy A. Malchiodi explique comment, alors que les habitants étaient privés des nécessités de base pendant le siège de Sarajevo de 1992 a 1995, les concerts d’orchestre et de chorale ont été « une histoire particulière du peuple de Sarajevo. » Les étrangers comme Claudia Knoll, Allemande basée en Slovénie, qui a conduit un « projet de thérapie musicale à Sarajevo » pendant six mois en 2010, continuent d’apprécier l’exploration la psyché de la capitale.

« Soigner » Sarajevo

Parce que je ne suis resté que quatre courts jours à Sarajevo, j’ai raté de peu le « soigneur » phénomène Mekijem Torabi qui s’est installé au centre sportif de Zetra. De 10h30 à 16h, tous les jours sauf le vendredi, d'octobre à novembre, les citoyens bosniens mais aussi leurs voisins serbes et croates ont vu s’étirer devant les commissariats de longues files d’attentes en vue d'obtenir les passeports biométriques. Cet engouement s'est aussi produit pour voir ce mystique Marocain « soigner » les bouteilles d’eau de la brasserie de Sarajevo, en les touchant. L’évènement spirituel était gratuit mais le centre a fait payer un mark convertible (0,5 euro) pour le parking et un autre pour les bouteilles. Mis à part des reproches sur les pratiques commerciales de ce prophète « new age » (que certains forums internet ont qualifiées de fraude) il semble remplir un besoin, dans une région tout entière ouverte à l’optimisme et à l’espoir.

Les Bosniens d’après-guerre sont-ils donc sous l’emprise du canapé du thérapeute ? Quatre jours passés à Sarajevo en tentant d'esquiver ce cliché, en rencontrant des gens ayant perdu leur père, membres d'une nation qui se sent littéralement privée d’un paternel, avant que Tarek ne le mentionne presque fortuitement. « Aujourd’hui la pathologie sociale est presque généralisée. On est tombés dans le piège de la mondialisation » assure la psychologue privée Aneta Sandic dans le grandiose Becka Kafana (le café viennois de Sarajevo). « Le problème de la psychologie en Bosnie, nous dit-elle en changeant de sujet, c’est le manque de théorie, d’éducateurs, d’experts. Ici on travaille avec beaucoup de douleur et des souffrances profondes, dit-elle. Il faut de la connaissance, de la supervision et une connaissance des pratiques de base. Au cours des cinq à dix dernières années, les Serbes et Croates ont commence à donner des formations aux futurs psychologues bosniens. En général on fait ça par Skype. » Avant ca, les gens devaient aller a Zagreb ou Belgrade « qui ont leur propre historique avec les psychologues » pour y étudier. L’un des plus célèbres psychiatres des Balkans est l’ancien leader Serbe, Radovan Karadic, architecte présumé du nettoyage ethnique au Kosovo et en Serbie. En 2008, il a été arrêté à Belgrade ou il travaillait comme soigneur « new age ». « Il a été aidé », pense Sandic. « Les gens veulent oublier. Les hommes se font la guerre, cela en dit beaucoup sur nous. Comme les fourmis ou les rats. Je n’ai rien à dire sur ceux qui tuent pour tuer ».

Le bar est réputé pour ses toilettes, équipées d'une télévision et d'autres surprises comme des fruits gratuits à l'entrée

Culture du café ou culture globalisée ?

« La psychologie en Bosnie est maudite par ce que les gens peuvent être leur propre psychologue, rit Dzenana. Les Bosniens sont très forts en termes de réseau social. On résout nos problèmes au café ». Aneta Sandic désapprouve : « C'est vrai qu'on a été comme ça, mais aujourd’hui il y a beaucoup de convoitise et de compétition. C’est la mondialisation ». Elle touche un point sensible. Les jeunes bosniens que je rencontre sortent en courant de cafés bondés au bord de la rivière pour aller voir Avatar au cinéma. Ils me confient leur rêve de partir étudier à l’étranger. Ils sont également remontés contre la fusillade qui a eu lieu l’autre jour sur le pont qu’ils empruntent, déclenchée par un jeune « enfant de la guerre ». Le travaille de Sandic définit l’esprit comme très lent, quelque chose qu’il faut approcher sous différents angles. Un peu comme la Bosnie. « Pendant la Seconde Guerre Mondiale nous avions les mêmes traditions et divisions qu'aujourd’hui. Puis en Yougoslavie, tout est devenu égal. S'en suivirent quatre ans de chaos. On parle aujourd’hui de tolérance, chose qui n’existait pas entre les années 50 et 80. La structure de notre réalité a changé, c’est un très gros traumatisme social. »

Dzenana pense que ces symptômes auront définitivement vécus avec l’effet de la libéralisation des visas en Bosnie ; cela fait trois mois que les Bosniens peuvent voyager sans visa vers les 25 pays de l’espace Schengen. « Ça nous aidera entre autres à briser l’image romantique de la recherche de travail. Les gens vont être exposés a différentes cultures. Ça renforcera leur identité et les aidera à comprendre "qui je suis" ». L’horizon européen de Sarajevo est peut-être doté de passeports bleus à présent, mais ce n'est qu'un lot de consolation. Par exemple, ils ne pourront pas voir les vraies cabines rouges de Londres, qui n’est pas dans l’espace Schengen. Il leur faudra surfer jusque là-bas.

Merci à Sladjana Perkovic

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos : Une : (cc) Semih Hazar/ Flickr; cybercafé ka5an : ©ka5an.ba/ka5an-cafe/; Zlatna Ribica cafe : ©Boris Svartzman/ svartzman.com/ vidéo (cc) / Youtube