Société

Sandra Camps : « liberté et eau potable pour tous »

Article publié le 5 mars 2007
Avec ses reportages sur les immigrés africains ou sur le nanisme, la journaliste germano-catalane Sandra Camps, 35 ans, donne la parole aux oubliés du monde entier.

Terrasse du parc Maria Luisa, à Séville. Sous une chaleur plombante s’étend à perte de vue une forêt de palmiers et de bougainvillées. Peuplés d’oiseaux exotiques et d’arbres millénaires, ils abritent les palais ayant servi de décor à ‘Lawrence d’Arabie’ ou à ‘La guerre des étoiles’. Les autochtones désertent peu à peu la terrasse. Commencent alors à affluer des groupes de valeureux touristes japonais venus chercher un peu d’ombre. Le murmure de leurs discussions et les cris des étudiants tout juste sortis d’examen nous accompagnent tandis que j’engage la discussion avec mon interlocutrice.

Séville n’étant pas une capitale d’envergure internationale, je pressens que Sandra Camps ne s’est pas retrouvée ici uniquement pour des raisons professionnelles. Elle me regarde soudain d’un air méfiant. « Eh toi ! Pas de ragots sur mon compte,», semble-t-elle penser. La seconde d’après, un sourire détendu éclaire son visage et la jeune femme admet du bout des lèvres que son installation dans le Sud espagnol est dûe à des raisons personnelles.

La fièvre du social

Journaliste barcelonaise, Camps est née à Berlin de mère andalouse. C’est aussi dans la capitale allemande qu’elle va commencer sa carrière de reporter, tout en suivant des cours de danse folklorique sévillane pendant plus de vingt ans. « C’est quand on est loin de chez soi qu’on ressent le plus de curiosité à l’égard de ses origines », dit-elle.

La petite trentaine, elle a déjà parcouru la moitié de la planète pour des reportages consacrés aux minorités, à ces gens que l’on ne voit pas et que l’on n’entend pas. « Les faibles et les oubliés, quel que soit le milieu dans lequel ils évoluent, sont toujours les plus malmenés par la vie », affirme avec aplomb Sandra Camps.

Cette pasionaria de l’écrit n’aurait-elle pas attrapé le virus du social, tellement à la mode ces derniers temps ? « On m’a un jour proposé de réaliser un reportage sur les mères adolescentes » se souvient-elle. « Personne ne voulait s’en charger. Tous à la rédaction pensaient que ces gens avaient assez de leurs drames personnels sans pour en plus avoir à répondre aux questions d’un journaliste, lequel finirait par réécrire sa propre histoire aux dépends de la réalité. Si je n’avais pas été reporter, j’aurais été travailleuse social », m’assure t’elle.

Il ne s’agit donc pas d’un caprice mais bien d’une vocation. Camps vient d’ailleurs de recevoir le prix du Roi d’Espagne du journalisme pour un documentaire consacré au nanisme, « seule maladie à déclencher immanquablement le rire chez les personnes qui n’en souffrent pas », souligne-t-elle. Un travail qui lui aura demandé « trois années de travail ».

Journaliste mais aussi citoyenne engagée, Camps est membre de la section catalane du PEN Club International, une ONG d'auteurs et de romanciers, fondée en 1921 pour défendre leurs droits, ainsi que ceux des journalistes, dans le monde entier. « Je me bats par exemple à l’heure actuelle pour que la ville de Séville devienne une ville-refuge pour les écrivains persécutés, comme c’est déjà le cas de Barcelone », annonce-t-elle.

Entre sordide et euphorie

Mon interlocutrice a de faux airs de l’actrice américaine Sigourney Weaver, la dureté dans le regard en moins. La vie des autres est suffisamment dure comme ça. « Les Dalits sont les personnes les plus dignes dans l’abandon sur lesquelles je n’ai jamais écrit », reprend-elle. Les Dalits, « plus connus sous le nom d’Intouchables », précise Camp, sont la caste la plus méprisée en Inde. « La légende raconte qu’ils transmettent leurs maladies et leur pauvreté à quiconque les touche », poursuit-elle avec animation.

Je remarque qu’elle ne touche pas à sa bière. « Les enfants Dalits n’ont même pas le droit d’avoir un verre d’eau. Ces gens vivent dans des ghettos. » Je lui demande de quelle façon ils gagnent leur vie. « C’est très simple, » me répond t-elle. « en nettoyant les égouts. Et lorsqu’une femme perd son mari, elle devient l’esclave de sa belle-famille qui la prostitue », poursuit-elle sereinement.

Alors que j’écoute patiemment ses récits teintés de désespoir, je lui demande comment elle se sent toujours le courage de continuer ses reportages. « Pour l’instant, je garde le moral, car je me sens capable d’écouter et de recueillir toutes ces histoires tragiques. Évidemment, tout cela m’affecte même si je me crée une carapace pour pouvoir les rapporter au public ». Tout sensationnalisme mis à part.

Etrange phénomène, outre l’esprit, le corps lui-même réagit de façon contradictoire. Avec sa propre logique. «J’ai par exemple ressenti un sentiment d’étrange euphorie à Lagos, au Nigeria,i » se souvient Camps. « Cette ville est l’une des plus misérables au monde ; la vie n’y a aucune valeur. Les hommes, voyant une femme blanche et pensant que j’étais une prostituée, me tendaient des billets. Pour autant, les orphelins sont ceux qui s’en sortent le mieux, grâce à une institution qui les nourrit et leur propose une éducation. Ils gardent toujours le sourire malgré l’avenir cruel et incertain qui les attend », se remémore Sandra.

Europe, terre d’asile

« Nous devrions tous faire un séjour hors des frontières européennes au moins une fois dans notre vie. Nous sommes habitués, nous autres Européens, à un certain confort ; il nous suffit d’ouvrir un robinet pour avoir de l’eau potable », ajoute-t-elle d’un ton caustique. Pourtant, cette journaliste engagée ne croit pas que le bénévolat soit une « solution » aux problèmes que rencontrent les pays défavorisés, même si elle ne doute pas un seul instant que les puissances européennes aient un rôle à jouer.

Ce que doivent faire les Etats membres des Vingt Sept, c’est avant tout œuvrer pour que s’instaure la démocratie. Car aux yeux de Camps, seule la démocratie permettra de sortir le tiers-monde de la misère. « C’est l’asile, et non un utopique paradis, que viennent chercher la plupart des immigrants. Il ne faut pas grand-chose à un être humain pour vivre, analyse t-elle. « la liberté et de l’eau potable ».