Société

Russes allemands : Berlin en héritage

Article publié le 13 décembre 2007
Article publié le 13 décembre 2007
L’histoire d’une communauté au parcours hors norme : celles des Russes Allemands, 'rapatriés' à Berlin, qui luttent pour vivre en harmonie dans leur pays d’adoption.

‘Eastgate’. Les grosses lettres s’étalent sur l’enseigne du centre commercial. Le nom, inscrit à l’horizontal, tranche avec d’innombrables barres d’immeubles qui peuplent le paysage. Dans les rues, on entend parler «la langue d’ici » : le russe.

A Marzahn, un quartier berlinois de 103 000 habitants, 28 000 personnes vivent avec, dans un coin de leur tête, un souvenir, plus ou moins flou de la Russie. Les ‘Russes Allemands’ ou ‘Allemands de Russie’ comme on les appelle, possèdent pour la plupart la nationalité allemande. Expatriés au long cours, ils en ont hérité.

Leur histoire remonte aux années 1760, alors que «l’invitation de Catherine II » entraîne le déplacement de 30 000 Allemands vers l’Est du continent.

« Pour développer des zones agricoles dans le sud de la Russie, et notamment dans l’Ukraine actuelle sous domination russe, Catherine II de Russie a demandé à des Allemands réputés travailleurs, d’intervenir dans le cadre de la colonisation », raconte Frank Tétart, géopolitologue et chargé de recherches dans un laboratoire d’études politiques (LEPAC).

Ces Allemands vivent ensemble, bénéficient de nombreux privilèges et préservent ainsi leur ‘germanité’. Même si plus tard, Lénine leur donne un état, ‘la République socialiste soviétique des Allemands de la Volga. Avec la Seconde Guerre Mondiale, qui oppose l’URSS à l’Allemagne, cette situation précaire vole en éclat : la population allemande est déportée vers la Sibérie et les Républiques d’Asie mineure, aujourd’hui le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan.

Un eldorado allemand

Dès la chute du Mur de Berlin, cette population commence à espérer. La nationalité allemande, reçue en héritage, leur donne droit à une deuxième vie dans le pays de leurs ancêtres. Ils vont ainsi, dès 1990, faire valoir leur statut d' «Aussiedler », pour rapatriés. Comme le droit du sang prévaut en Allemagne, ils bénéficient toujours d’une double nationalité.

Que viennent-ils chercher, des siècles après le départ de leurs ancêtres ? Souvent, ils ont perdu tout lien avec l’Allemagne. Pour certains pourtant, ce voyage est un véritable retour aux sources. Une décision motivée par l’envie d’une vie meilleure, dans un pays d’adoption.

Eduard Walz, un épicier installé à Lichtenberg, a quitté les montagnes de l’Oural dès 1990 pour venir s’installer à Berlin. Il a saisi cette « chance ». « La double nationalité nous a permis de repartir, car, en Russie, les perspectives d’avenir étaient limitées ».

Vassili Sagasdachny, membre de l'association russe 'Schalasch', fait partie de la deuxième vague de rapatriés, celle des années 2000. Vivant humblement au Kazakhstan, lui, a voulu « voir comment était la vie à Berlin ». Aujourd’hui, il ne repartirait pour rien au monde.

Si les autorités allemandes n’étaient pas très vigilantes dans les années 90, elles sont désormais plus sévères : la loi sur l’immigration a été renforcée. La procédure administrative est lourde et peut durer des années. Dorénavant, toute personne désirant faire valoir ses droits doit être née avant 1993.

Les premier pas vers l’intégration

Les Russes Allemands ont d’abord cherché à rejoindre les membres de leur famille, dans les quartiers où l’Etat avait installé les premières communautés exclusivement russes. A Berlin, Marzahn est la plus grande ‘colonie’ de la capitale. Faisant marche arrière, et pour « favoriser leur intégration », l’Etat allemand impose des quotas par ‘Land’ depuis 2002. Pourtant, les enfants vont à l’école, les jeunes étudient, les adultes travaillent ou cherchent un poste à pourvoir. L’intégration est en route, même si, à Berlin, le marché de l’emploi offre peu d’opportunités.

C’est ainsi qu’Eduard, après une formation de menuisier financée par l’agence pour l’emploi, a très vite changé de branche car «on ne peut pas gagner sa vie correctement en tant que menuisier à Berlin. C’est un boulot trop mal payé », estime-t-il. Son commerce tient bon grâce aux habitués et aux amis russes qui habitent le quartier. «  Ici, je ne peux pas rivaliser avec les grandes chaînes de distribution comme Kaufland », explique-t-il.

Parler l’allemand est la condition sine qua non pour trouver un travail. Si 70% des premiers rapatriés parlaient cette langue, les plus récemment arrivés ne sont plus qu’un quart à être germanophone, estime Frank Tétart.

« Les jeunes ont plus de chance car ils vont à l’école. Ils apprennent l’allemand, même s’ils ne le parlent pas à la maison », explique Valentina Zapp, chef de projet à Schalasch. Au quotidien, elle aide de nombreux jeunes à trouver une place dans une formation en apprentissage ou à rédiger une lettre de candidature : « Après une année de rattrapage, ils continuent en cursus normal. Mais le système scolaire allemand est trop élitiste. Berlin offre peu de perspectives », poursuit-elle.

Une identité partagée

Anna Mamonov a 25 ans. Elle est arrivée en Allemagne avec sa mère à neuf ans. Pour elle comme pour tous les jeunes, la question de l’identité n’est toujours pas résolue : «  J’ai l’impression d’avoir été arrachée à mon enfance et à mon pays ». Elle se sent intégrée dans la société mais se dit d’abord russe.

Et les nouveaux, nés sur le sol allemand ? Pour eux, c’est l’inverse : s’ils entendent parler russe à la maison, ils ne veulent parfois pas l’apprendre car à l’école et avec les copains, ils ne parlent qu’allemand. L’association de Valentina propose alors un éveil à la langue russe pour les plus petits.

Malgré tous ces efforts, les Allemands, eux, gardent trop souvent en tête l’image de l’Asi’, l’allocataire de l’aide sociale, quand ils rencontrent cette population russe rapatriée, perçue comme une foule de citoyens de seconde zone.

Une situation dont les Russes Allemands souffrent, comme l’explique Eduard. « Financièrement, c’est mieux qu’en Russie. Mais pour le reste…. Ici, nous ne sommes pas aussi libres. Nous sommes sous pression. Il y a beaucoup trop de lois. Pour moi, la patrie russe reste ma patrie.  »

La folie des soirées Russendisko outre-Rhin

Crédit photos : Marzahn (LutzSchramm/flickr) ; exposition sur les Russes à Berlin (new9678/flickr)