Société

Royaume-Uni : le calme dans la tempête

Article publié le 10 juin 2017
Article publié le 10 juin 2017

Après les attentats de Manchester, de Londres et en pleine campagne pour les élections générales du 8 juin, le Royaume-Uni a de quoi péter les plombs. Mais le pays a une arme secrète pour ne pas céder à la panique : un slogan « Keep Calm and Carry On » qui permettrait de tout désamorcer. Histoire de cinq mots qui racontent toute une nation.

True story. Une fin d’après-midi à Alnwick, petit village du nord de l’Angleterre, un couple âgé fouille dans un carton de livres poussiéreux déniché lors d’une vente aux enchères. « Nabokov ? Ok. Par contre, soupire Stuart, An Offer from a Gentleman… je ne comprends pas les gens qui achètent ce genre de livres. » Nous sommes chez Barter Books, une librairie tranquille avec cheminée, fauteuils confortables et étagères branlantes qui attire toutes sortes de rats de bibliothèque.

Ce jour-là, Stuart découvre dans le carton un papier froissé qui va changer sa vie. « Keep Calm and Carry On » (Restez calmes et allez de l’avant, ndt) est écrit en grosses lettres blanches avec une couronne Tudor assortie. Il y en a toute une pile. Intriguée par ce poster au design minimaliste, Mary, son épouse, décide de l’afficher au-dessus de la caisse. Pourquoi pas ? L’endroit a bien besoin d’un petit quelque chose d’insolite. Quelques semaines plus tard, Stuart et Mary ont commencé à vendre des exemplaires aux gens du coin. L’engouement pour ce poster a gagné progressivement tout le pays, au point d’en faire un véritable emblème national.

C’est simplement l’histoire qui se répète

« Keep Calm and Carry On. » Ces cinq mots sont devenus un symbole de la culture britannique. Jusqu'à représenter le flegme britannique, la résistance de la nation. La politesse proverbiale des Britanniques même dans l’adversité, l’idée que tout le monde sait garder la tête froide. On en oublierait presque l’origine de ces mots, le contexte de leur naissance, bien avant d’arriver entre les mains de Stuart et Mary Manley chez Barter Books.

Ce poster, ainsi que deux autres, a été créé pour se préparer à la Seconde Guerre mondiale. À une époque où la menace du Blitz était bien réelle, le gouvernement devait trouver des moyens pour apaiser la population. Il fallait montrer que le pays se préparait à la guerre et insister sur la « certitude d’une victoire ». Au début de l’automne 1939, près de 2,5 millions d’exemplaires sont imprimés pour être distribués dans tout le pays. Mais les autorités estiment que l’affiche est trop banale, trop paternaliste. En off, le gouvernement ne veut pas donner l’impression qu’il minimise les angoisses légitimes de la population. Un mois plus tard, le ministère de l’information décide alors de mettre fin à la campagne. Les affiches sont stockées jusqu’en 1940, jusqu’à ce que le Royaume-Uni limite l’usage du papier et encourage son recyclage pour contribuer à l’effort de guerre.

Comment une affiche porteuse d’un message aussi subversif a-t-elle pu connaître un tel succès ? Par l'effet papillon. Le buzz d’Alnwick a gagné tout le pays. Après la découverte des affiches rescapées à Barter Books en 2000, les gens n’ont pas hésité à utiliser cette image et à la reproduire. C'est en 2007, selon Stuart, que « la copie allait bon train. » Il poursuit : « Avec ou sans permission, l’affiche est devenu la première image mondialisée du 21ème siècle, avec des variations infinies ». Certains pensent qu’elle doit son succès au contexte de crise économique et immobilière engendrées par les subprimes. Au milieu des mouvements de protestation, la Grande-Bretagne avait besoin de retrouver ses repères.

L’affiche, victime de son succès, a été parodiée tous azimuts. « Keep Calm and Carry On » est devenu « Now Panic and Freak Out » (Maintenant paniquez et pétez les plombs, ndt). Au sommet de sa gloire, le message est devenu encore plus britannique : « Keep Calm and God Save the Queen. » (Restez calmes et que Dieu préserve la Reine, ndt). Toutes les parodies ne se faisaient pas sur le mode humoristique. La NHS (National Health Service, organisme public de santé britannique, ndlr) elle-même utilisera le célèbre message à ses propres fins : « Keep calm and Carry on Breastfeeding » (Restez calmes et continuez à allaiter, ndt) pouvait-on lire sur fond rose. Dans les villes, on voyait fleurir « Keep Calm and Call 111. » (Restez calmes et appelez les urgences, ndt)

« Les gens gobent tous ces trucs »

Ironie de l’histoire donc, une affiche créée en temps de guerre puis reléguée au placard par crainte de manque d’affinités avec les Britanniques est devenue un symbole de la culture britannique.

Le message est resté. Les gens ont parfois du mal à comprendre pourquoi. Stuart et Mary Manley y voient trois raisons : le message est universel, les mots incarnent une certaine vision de l’identité britannique et le design est simple. Mais Stuart reconnaît qu’après avoir passé 17 ans sur cette affiche, il ne la voit plus d’un œil aussi neuf. « Le poster est arrivé à son apogée entre 2007 et 2012. Depuis, sa popularité est retombée. Mais je pense qu’il parle à toutes les générations, même si les anciens s’y reconnaissent plus que les jeunes. »

Alors quand est-ce que le message réapparaît de nos jours et est-ce qu’il parle vraiment à toutes les générations ? Après les attentats de Manchester et ceux de Londres, un appel au calme a été émis par la prmière ministre Theresa May, le leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn, le maire de Manchester Andy Burnham et le maire de Londres Sadiq Khan. Sur Twitter, beaucoup de gens ont utilisé le hashtag #KeepCalmAndCarryOn dans leurs messages sur les attentats, faisant même parfois référence à la Seconde Guerre mondiale.

Pour autant, les jeunes britanniques ne se reconnaissent pas forcément dans ce slogan. Pour certains, il est périmé, voire dangereux. « Je ne m’identifie pas à ce message, même s’il est typiquement britannique : l’effort de guerre, l’attitude stoïque, le refus de montrer la moindre faiblesse… Mes parents et mes grands-parents sont vraiment comme ça. Je trouve que l’intention derrière le message a un côté destructeur, ça n’encourage pas les gens à chercher la racine du problème, déclare George Haddon, un Britannique de 23 ans qui vit à Amsterdam. Les gens gobent tous ces trucs, mais avec le Brexit je suis sûr que ça va se perdre ou au contraire exploser en ultra-nationalisme, suivant le résultat des élections. »

Pour beaucoup de jeunes du pays, le message représente une sorte de culture de l’auto-satisfaction, c’est le reflet d’une époque, voire d’une génération, qui refuse de régler les problèmes du moment et préfère se retirer frileusement dans son petit confort. Pour Elliott Sadgrove, 25 ans, c’est « une expression périmée pour les gens qui regardent passer le monde sans jamais s’y connecter vraiment ».

L’histoire du poster et de son message est donc complexe. Le slogan s’est spontanément imposé dans la culture de masse, mais son avenir est incertain. Soit il continuera à vivre, adopté par une nouvelle génération, soit il s’éteindra lentement. Une seule certitude : 1,1 million de jeunes britanniques de 18 à 35 ans se sont inscrits pour pouvoir voter aux législatives organisées dans deux jours, le 8 juin prochain. Est-ce qu’ils vont, eux, « restez calmes et allez de l'avant » ?