Société

Roumanie : journalistes nouvelle génération

Article publié le 18 avril 2014
Article publié le 18 avril 2014

A Bucarest, des jeunes journalistes déçus par les médias ont décidé de vivre ensemble dans une grande maison, transformée en salle de rédaction et lieu de vie festif.  Dans cette bâtisse hors du commun, ouverte au public, un laboratoire d’expérimentations journalistiques émerge et chamboule le paysage médiatique roumain.

Le prin­temps change le vi­sage de la ca­pi­tale rou­maine. Vélos et rol­lers sont de sor­tie tan­dis que les bar­be­cues em­plissent l’air d’une odeur de viande grillée. Dans la rue Vii­to­ru­lui, les pa­rents se re­trouvent au so­leil, assis de­vant leurs mai­sons, pen­dant que les en­fants jouent au foot. Radu et Ste­fan dis­cutent et fument au fond de la cour du nu­méro 154.  « Vlad est en haut », m’in­diquent-ils. Au der­nier étage, Vlad, pieds nus sur la mo­quette, tra­vaille sur son or­di­na­teur. Une ca­nette de bière trône sur le bu­reau parmi di­vers pa­piers et ma­ga­zines. Non loin de là, une tête de man­ne­quin af­fu­blée d’une chapka nous ob­serve at­ten­ti­ve­ment. C’est dans cette pièce que Vlad, Radu, Ste­fan et d’autres jeunes ré­dac­teurs donnent vie à Casa Jur­na­lis­tu­lui, « la mai­son du jour­na­liste ».

OVNI PARMI LES MÉ­DIAS

Avant de créer Casa Jur­na­lis­tu­lui en 2012, Vlad a tra­vaillé dans une ré­dac­tion pen­dant deux ans. Avec d’autres jour­na­listes qui, comme lui, re­jettent les mé­dias de masse « aux mains des po­li­ti­ciens et grosses en­tre­prises », il conçoit un lieu in­dé­pen­dant et ou­vert au pu­blic. D’ici, les gens peuvent ob­ser­ver leur tra­vail et le pro­ces­sus d’écri­ture : « au début, mon en­tou­rage trou­vait l’idée ex­tra­va­gante, mais cela fonc­tionne mieux que je ne l’es­pé­rais. C’est de­venu tout à fait na­tu­rel et nor­mal pour moi de tra­vailler de cette façon ».

En plus du site et des re­por­tages, les membres de Casa Jur­na­lis­tu­lui or­ga­nisent des évè­ne­ments dans leur cave où ils pré­sentent leurs der­nières réa­li­sa­tions, une bière à la main. En jan­vier der­nier, près de deux cents per­sonnes sont ve­nues as­sis­ter à la dif­fu­sion d’un épi­sode de leur série do­cu­men­taire sur les re­li­gions in­so­lites de Rou­ma­nie.

Nom­breux sont ceux qui se sont tour­nés vers eux pour suivre l’ac­tua­lité, que ce soit les re­por­tages de Radu en Ukraine ou lors des ma­ni­fes­ta­tions contre un pro­jet de mine d’or à Roșia Mon­tană. Cet épi­sode qui, en plus d’avoir se­coué la Rou­ma­nie entre août et dé­cembre 2013, a pro­vo­qué le recul du gou­ver­ne­ment. Pour Vlad, Casa Jur­na­lis­tu­lui a eu « une in­fluence po­si­tive » sur la prise de conscience du pu­blic. « Avec Roșia Mon­tană, les gens ont com­mencé à se poser des ques­tions aux­quelles les mé­dias ne ré­pon­daient pas. Nous, nous étions pré­sents, nous sa­vions où aller et com­ment poser les bonnes ques­tions », ex­plique-t-il.

Les po­li­ti­ciens les haïssent, no­tam­ment ceux ac­cu­sés de cor­rup­tion, cibles pri­vi­lé­giées dans leurs pa­piers. Quant aux ré­ac­tions des autres jour­na­listes, elles di­vergent : « cer­tains nous sou­tiennent, d’autres ne com­prennent pas l’ini­tia­tive ». Puis, il y a les soup­çon­neux : « on a cette sorte de pa­ra­noïa en Rou­ma­nie, on se dit que tous les jour­na­listes sont à la botte des po­li­ti­ciens, qu’il y a for­cé­ment quel­qu’un qui se cache der­rière. Mais nous sommes com­plè­te­ment in­dé­pen­dants ».

jour­na­lisme « Do It Your­self »

Pour payer le loyer et sub­ve­nir à leurs be­soins, les jour­na­listes en­voient des ar­ticles à d’autres ma­ga­zines et font appel à des do­na­tions. Vlad ne compte pas ob­te­nir le sta­tut d’as­so­cia­tion pour Casa Jur­na­lis­tu­lui : « je ne vois pas le but. Nous n’avons pas be­soin de beau­coup d’ar­gent ». Lors­qu’ils partent en re­por­tage, ils dorment chez les gens, font du stop ou ra­massent les auto-stop­peurs, et se dé­brouillent avec ce qu’ils ont : « cela a un avan­tage, car nous pri­vi­lé­gions la proxi­mité avec les gens. Ça cor­res­pond plus à notre style d’écri­ture, un peu gonzo », ajoute-t-il. Par­fois, c’est par ce biais qu’ils dé­nichent ce que les autres mé­dias ne trou­ve­ront pas : lors du scan­dale sur la viande de che­val, Radu et d’autres re­por­ters réa­li­saient un re­por­tage sur l’abat­toir Doly Com. L’homme qu’ils prennent en stop se ré­vèle être un an­cien gar­dien de sé­cu­rité dudit abat­toir. Il leur confie des in­for­ma­tions sur les abat­toirs clan­des­tins et leur montre même où se trou­vait l’un d’entre eux.

Vlad ne se voit pas tra­vailler d’une autre façon : « contrai­re­ment à mon an­cien job, je peux me per­mettre de prendre le temps, de com­prendre ce qui se passe. À la fin, l’ar­ticle est exac­te­ment comme je le vou­lais, du texte aux pho­tos ».

Ex­pé­ri­men­ta­tions sty­lis­tiques

Sur le mur, une longue feuille de pa­pier at­tire l’at­ten­tion. Sous le titre « Stela »,  des flèches rouges s’en­tre­mêlent et re­lient des noms avec des bouts de phrases : « Ste­fan ex­pé­ri­mente un nou­veau style de nar­ra­tion. Il écrit le por­trait de quel­qu’un ex­clu­si­ve­ment avec la voix de la per­sonne en ques­tion, en gar­dant sa façon de par­ler. Le jour­na­liste n’existe pas dans l’his­toire. Stela parle, et le texte est construit par le jour­na­liste suite à une in­ter­view de plu­sieurs heures ». Pour eux, le jour­na­lisme n’est pas figé. Tant que l’au­then­ti­cité est res­pec­tée, une his­toire peut être ra­con­tée de dif­fé­rentes fa­çons.

Au même mo­ment, dans la cour, des amis de Stela pré­parent son an­ni­ver­saire sur­prise. Le bar­be­cue cré­pite pen­dant que cer­tains gonflent des pré­ser­va­tifs en guise de dé­co­ra­tion. Stela ar­rive, « la multi ani ! » (joyeux an­ni­ver­saire !) fuse de par­tout, se mêle aux rythmes de ma­nele et du bal­lon de foot­ball qui cogne contre le por­tail. L’ar­ticle, « Am fost  smar­doaică » (J’ai été une brute), sera pu­blié quelques jours plus tard. Il re­late la vie de Stela, ses amours, ses dé­boires, sa lutte contre le VIH dont elle est at­teinte. En une se­maine, le texte est vu 20 000 fois et « liké » 6000 fois. Le jour­na­lisme a trouvé sa forme hu­maine.