Société

Roumains en Italie : une main d’œuvre discount

Article publié le 7 septembre 2008
Article publié le 7 septembre 2008
Entre 300 000 et 700 000 Roumains sans papiers travaillent comme aides à domicile auprès de personnes âgées ou malades en Italie. Des femmes, pour la plupart employées au noir. Témoignage à Salerne, dans le sud du pays.

Nicole a appris la nouvelle devant sa télévision, le 23 juillet dernier. Au journal télévisé de 20h, la Rai Uno, première chaîne publique, présente le Plan de sécurité du gouvernement : « Il a été proposé par le Ministre de l’intérieur, Roberto Maroni (membre de la Ligue du Nord, ndlr), et introduit la notion de délit d’immigration clandestine. Les délinquants clandestins verront leur peine augmentée d’un tiers ; les logements loués officieusement à des étrangers en situation irrégulière seront saisis. Les étrangers condamnés à plus de deux ans de réclusion pourront être expulsés ; ceux pris en flagrant délit pourront être jugés en comparution immédiate et risqueront une peine de prison de six mois à quatre ans. Les mariages blancs sont interdits. Les empreintes des Roms seront relevées pour recensement… »

Main d’œuvre à bas coût

Nicole est employée comme aide à domicile en Italie depuis un an. En tant que Roumaine, elle fait partie des 300 000 à 700 000 clandestins roumains travaillant à domicile dans le pays. Nicole a fêté ses 31 ans en mai dernier. Son histoire part d’Hunedoara, à Petrila, la ville du charbon située en Transylvanie, entre l’Ukraine, la Hongrie et la Serbie. Et n’est faite que de départs, de séparations et de retours. Aujourd’hui, Nicole prend soin d’une femme âgée paralytique et passe ses journées à son domicile. Malgré ce récent décret et le fait qu’elle travaille au noir, elle ne court a priori aucun risque : la police italienne ne patrouille pas les jardins publics à la recherche d’aides ménagères à arrêter alors qu’elles promènent des petits vieux.

Dans un pays vieillissant où la sécurité sociale demeure précaire, les femmes de l’Est (presque exclusivement de Roumanie et de Bulgarie) représentent une main d’œuvre « low cost », à bas prix, à qui confier les grands-parents dépendants. En d’autres termes, ces femmes effectuent un travail que peu d’Italiens sont prêts à accepter, ou peut-être pour un salaire bien plus élevé. Voilà pourquoi, le décret présenté par le gouvernement ne vise aucunement ces travailleuses familiales étrangères.

200 euros pour un boulot

« Je suis partie après avoir acheté ma maison. Il fallait que je rembourse mon prêt, et mon employeur d’alors, l’autorité des marchés, ne me payaient que 550 nouveaux lei, l’équivalent de 150 euros. C’était peu », raconte Nicole. C’est ainsi que le 17 avril 2007, la jeune femme décide d’embarquer sur l’un des cars affrétés par des agences spécialisées (un billet coûte 160 euros) en direction de Salerne (dans la région de Naples, en Campanie, ndlr). À son arrivée, « l’homme d’ici, celui qui nous donne du travail » l’attend. Pour 200 euros, il l’accompagne de la gare routière jusqu’à son lieu de travail, quinze kilomètres plus loin. « J’ai eu de la chance. Si je n’avais pas trouvé un travail tout de suite, j’aurai dû dormir chez lui et payer dix euros par jour », explique-t-elle. Aujourd’hui, Nicole touche un salaire de 600 euros par mois qu’elle envoie à son fils resté à Petrila : « Ici, je gagne quatre fois plus qu’au marché. Et de toute façon, en Roumanie non plus je n’avais pas d’assurance maladie. Je suis bien traitée, je ne me plains pas. »

« De toute façon, en Roumanie non plus je n’avais pas d’assurance maladie. »

Depuis, à l’image des « Anja » qui deviennent « Anna » ou des Ukrainiennes et Polonaises qui finissent toujours par s’appeler « Maria » ou « Olga », Nicole elle est devenue « Nicoletta » pour la vieille dame dont elle s’occupe à plein temps. Elle bénéficie de deux après-midis de libre par semaine. Tous les jeudis et les dimanches, après 15 h, les provinces et les centres-villes de toute l’Italie se remplissent de ces jeunes femmes vêtues de pantalon stretch et de rouge à lèvres rose perlé. Elles se donnent rendez-vous aux arrêts de bus ou se retrouvent dans les bars et autres pubs qui ont su s’adapter : bières à moindre coût et musique roumaine rappelant fortement les chanteurs napolitains accompagnent cette nouvelle clientèle.

Dictionnaire sous le coude

Nicole confirme justement que la langue roumaine s’apparente de près au dialecte napolitain. Même les vendeurs ambulants ont désormais commencé à proposer des DVD pirates doublés en roumain ou en bulgare à côté des films italiens. Nicole a appris ses premiers mots d’italien devant la télévision, qu’elle regarde le dimanche. Puis, elle a étudié un guide qu’elle garde toujours à portée de main : le Ghid de Conversatie Roman-Italian pentru toti (ou le Guide de conversation roumain-italien pour tous). Certaines expressions auraient pu lui venir en aide : « Voi putea ost fel sa ma revan sez pen tru norea dumnea voastra amabilitate », soit « Je pourrais ainsi vous retourner votre grande courtoisie ».

Le succès obtenu par la Ligue du Nord lors des dernières élections italiennes a relancé le débat sur la question de l’immigration. La nouvelle loi est l’une des plus répressive de toute l’Europe, au point d’avoir été sanctionnée par le véto de Bruxelles, notamment pour ses mesures consistant à relever les empreintes des Roms, et la désapprobation des organisations humanitaires, du Vatican, des Nations unies ou encore de la sphère juridique. Mais Nicole ne semble pas inquiète : « Heureusement, il y a l’Europe. D’ici quelques mois, je pourrai rentrer en Petrila. En attendant, la nouvelle loi ne nous pose pas de problème. » En Italie, dans des appartements spartiates avec quelques personnes âgées et malades, vivent nourries et blanchies les europtimistes.