Société

Roberto Saviano : « Faire de la littérature ou enculer les mouches »

Article publié le 30 août 2008
Article publié le 30 août 2008
Seconde partie de l’interview de Roberto Saviano, journaliste auteur de Gomorra. Où il évoque la contagion mafieuse en Espagne, les banlieues françaises ou le climat anti-politique « préoccupant » qui règne en Italie.

Voir la première partie de l'interview

Dans une interview au quotidien espagnol El País en 2006, vous vous plaigniez du désintérêt de la classe politique espagnole vis-à-vis du phénomène de la Camorra. Quelque chose a-t-il changé depuis?

Si les lecteurs bougent, quelque chose changera. Le lecteur est un consommateur. Sauf qu'à la différence du consommateur de yaourt, le lecteur, en adhérant à la thèse d’un ouvrage, peut lui donner de l’espace et une influence. Nous ne vivons plus à l’époque de Pier Paolo Pasolini ou de Jean-Paul Sartre, lorsque la position de ces intellectuels, éminemment politique, suscitait immédiatement la curiosité des médias, indépendamment de l'attention du public. De nos jours, écrire sur la Camorra et ne pas recueillir l’attention de la presse signifie s’exposer aux diffamations, aux querelles et à la solitude. Dans ce sens, je me considère comme très privilégié.

Comment les autres pays européens combattent-ils la Camorra? Dans votre interview à El País, vous sembliez particulièrement insatisfait de l’état de cette lutte...

Oui, j'étais mécontent car en Europe, nous sommes très en retard. En Espagne, l’extradition pour délit mafieux n’existait pas jusqu'en 2000. Au Royaume-Uni, la loi ne prévoit pas d’infraction pénale pour association mafieuse. En France, il est interdit de lancer une enquête sur le compte d’une personne suspectée d’appartenir à la mafia, comme une procédure d’écoutes téléphoniques par exemple. Il faut attendre qu’un délit ait été commis (homicide, extorsion de fonds...)

Finalement, le délit de mafia n’existe qu’en Italie...

Dans sa forme la plus aboutie, oui.

Quel est le pays européen le plus lié à la Camorra?

Sans aucun doute l'Espagne. C'est dans la péninsule ibérique que s'articulent les plus gros business de la mafia, basés sur le trafic de stupéfiants ou le recyclage d’argent sale dans le secteur immobilier. Les Camorristes ont d’ailleurs rebaptisé la Costa del Sol « Costa Nostra » (ndlr : allusion à Cosa Nostra, la mafia sicilienne). Les mafieux voient le monde comme le jeu « Risk » où diverses familles prennent possession et se disputent des territoires déterminés. Je crois que si le problème n'est pas traité dans un contexte européen, il n'y a plus rien à faire.

Dans un entretien, vous avez dit que « l'Espagne est pour les camorristes ce qu’a été la France pour les Brigades Rouges, dans les années 70 ». Il n'y a pourtant pas eu de doctrine Aznar...

...ou Zapatero, c'est vrai. L'accueil réservé là-bas à la Camorra est plus subtil. Le business de la cocaïne et les investissements immobiliers alimentent largement l'économie espagnole. Il existe même un accord tacite selon lequel l’organisation criminelle napolitaine peut faire des affaires tranquillement, à la condition de ne pas entrainer d'actions militaires.Certes, après les attentats du 11 mars 2004 (ndlr : issus du terrorisme islamiste), l'Espagne a procédé à un durcissement du contrôle de ses côtes. Le trafic de drogues a fini par être dévié vers d'autres ports comme Anvers, Rostock ou Salerne. Néanmoins, ces attentats ont été financés avec l'argent du narco-trafic. Certes, il est plus facile de dépeindre les talibans du point de vue religieux, la théologie islamique, mais il est inconcevable de ne pas évoquer leur aspect criminel ou leurs connections avec la mafia turque. Ce sont des évidences. Pour ma part, je n'ai jamais fait de cachotteries.

Cela fait deux ans que les émeutes ont embrasé les banlieues de Paris. Peut-on faire un parallèle entre les banlieues parisiennes et la dégradation urbaine de certains quartiers de Naples ? Secondigiano par exemple est un concentré d’HLM...

Je dirais que oui, surtout si l’on pense à la structure sociale. Considérer la banlieue comme un no man’s land urbain est une attitude beaucoup plus italienne que française. La banlieue est en réalité la non ville, pas encore achevée. Aussi, derrière les problèmes des banlieues françaises, il y a beaucoup de criminalité. Mais la différence entre Secondigliano et Saint-Denis, c'est qu'il n'y a pas d'infrastructure entrepreneuriale organisée en France. En effet, les Napolitains se moquent d'eux. Dans une chanson des Cosang (ndlr : groupe de rap napolitain), on dit : « la France se la joue mais là-bas, il n'existe pas de système qui paye les salaires, ni de criminels assis à côté des politiques.» C’est une manière de dire : les Français crient que « Paris brûle » mais chacun sait que dans l'Hexagone, il n’y a pas de salaire versé par la Camorra pour les familles défavorisées. Les banlieues n'ont pas été capables de produire une mafia sérieuse, synonyme de qualité entreprenariale. La délinquance se limite à des petits gangs. Je pense néanmoins que cela finira par arriver. Aujourd'hui par exemple toutes les minorités maghrébines sont entre les mains de la mafia turque.

Voyez-vous un changement au niveau des nouvelles générations dans leur rapport à la Camorra ?

On observe une plus grande volonté de comprendre, une attitude qui manquait aux anciennes générations. Ils ne voient plus les Camorristes comme les amis des chrétiens démocrates. Il y a aussi un côté amusant : l’idole des jeunes adolescents reste le boss Cosimo Di Lauro. Moi, si j’étais jeune, pourquoi devrais-je m'identifier à Romano Prodi ou Silvio Berlusconi ? Malheureusement l'unique pouvoir épique est criminel.

Que pensez-vous de Beppe Grillo et ses engagements (ndlr : célèbre humoriste qui fustige la classe politique italienne) ?

Il a réalisé des tâches essentielles, comme par exemple ses enquêtes satiriques qu’il n’hésite pas à médiatiser. Mais je crains que le climat anti-politique qui règne actuellement en Italie ne soit trop général, voire inquiétant. Je voudrais que la classe politique revienne à des personnages comme Antonio Cangiano, vice-maire de Casapesenna, qui avait refusé de céder à un chantage de la Camorra, laquelle lui tira une balle dans le dos. J’aimerais qu’on en revienne à une politique faite de dénonciations et de changements.

Dans une récente interview accordée à cafebabel.com, Erri De Luca dit de Gomorra : « c'est une image bien mise au point (...) même si un mois après elle est déjà dépassée ». Qu'en pensez-vous ?

Et bien, je crois qu'il connaît finalement assez peu cette réalité... Certes tout change rapidement mais pas les modèles économiques qui sont décrits. Ces schémas relèvent non seulement de la criminalité mais aussi du capitalisme en tant que tel.

De Luca disait aussi que « dans la littérature, il ne doit pas y avoir l'intention d'être engagé sinon c'est de la mollasserie»...

Je réponds à De Luca une phrase très simple de Céline qui, vieux et ostracisé, répondit à la question « combien de façons y a-t-il de faire de la littérature?» par la phrase suivante : « Il y en seulement deux : faire de la littérature et enculer les mouches ». Moi cela ne m'intéresse pas d'enculer les mouches. Après, si avec ce livre, j'ai réussi à faire de littérature, je n'en sais rien...

Nous vivons à l’heure des encyclopédies universelles comme Wikipédia. Si tu devais définir la Camorra dans cette optique ?

Je peux te dire que la première phrase serait sans aucun doute « organisation criminelle fondée sur le business ».

Gomorra, sortie le 18 octobre aux éditions Gallimard, 358 p., 21 euros

Voir la vidéo de l'interview

La mafia italienne en Europe. Le paradoxe de la Camorra. Le 'pétrole blanc'. Voici, en exclusivité, la vidéo de l'interview de l'auteur de Gomorra. Réalisation de Nicola Scarpelli.