Société

Révolte étudiante à Bologne contre la réforme universitaire : «Nous gagnerons !»

Article publié le 6 décembre 2010
Article publié le 6 décembre 2010
« Bloquons tout ! » Depuis plusieurs jours, les étudiants italiens manifestent à grands cris leur désapprobation à l’égard de la réforme universitaire actuellement en discussion au Parlement. Compte-rendu et témoignages de Bologne, où la protestation a atteint un tel degré qu’elle en a décroché la première page du New York Times.

Le 30 novembre dernier, près de 7 000 jeunes ont défilé dans la ville de Bologne, puis se sont dirigés vers le péage avec l’objectif de bloquer les voies d’autoroute. Pendant deux heures environ, le trafic a été complètement interrompu, coupant de fait l’Italie en deux. « Pour attirer l’attention de tous, affirme Simone, l’un des coordinateurs du mouvement, nous avons été contraints à mettre en scène des actes éloquents. Il y a dans ce pays une nappe de neige qui empêche l’émergence de revendications sociales. » Le même jour, le cortège a tenté de faire irruption dans la gare ferroviaire – le blocage de la circulation des trains a concerné beaucoup de villes italiennes touchées par la protestation des étudiants. Cependant, à l’entrée, un cordon de policiers en tenue anti-émeute leurs a interdit l’accès aux voies. Les coups ont volés et les forces de l’ordre ont chargé les manifestants à plusieurs reprises. « En nous empêchant de mettre en action nos initiatives, on viole notre droit de grève, assure Antonio. Ce droit nous est nié étant donné que nous constituons une catégorie précaire et non reconnue. »

Couverts de pansements

Mardi 30 novembre selon l'Union des universitaires (UDU), "plus de 400.000 étudiants sont mobilisés dans toute l'Italie"Des altercations ont aussi eu lieu le lendemain, jour d’inauguration du Motorshow, le plus grand salon automobile du pays. « Nous sommes allés manifester au Motorshow parce qu’il s’agit d’un lieu symbolique de la société de consommation, affirme Jessica d’une voix triste. C’est exactement le modèle de société que nous voulons combattre. Pour cela nous avons besoin de savoirs et de connaissance, donc de l’Université, l’institution fondamentale pour former des êtres pensants, libérés des logiques de la consommation. »

2 décembre, 19 heures, grand amphithéâtre de la faculté de lettres et de philosophie de l’Université de Bologne : tous les soirs les étudiants s’y réunissent en assemblée pour débattre de la journée de manifestation et organiser de nouvelles initiatives. Ceux qui veulent intervenir s’inscrivent au débat et prennent la parole au micro quand arrive leur tour. Beaucoup d’interventions ont pour thème les altercations avec la police. D’ailleurs ceux qui ont subi des violences ne sont pas rares, et les visages couverts de pansements, aux pommettes contusionnées, ne manquent pas. Quelques-uns soulignent que le détachement de police mobile de l’Etat représente un ennemi à combattre. Beaucoup considèrent que l’expression de la désapprobation à l’égard de la réforme universitaire est essentielle. En outre, explique Chiara, « quand nous manifestons, il faut garder en tête que chacun ne se représente pas seulement soi-même, mais représente aussi le mouvement dans son ensemble. C’est pour cela qu’un grand sens de responsabilité personnelle est nécessaire. »

Laboratoires d'idées

Les quelque 300 personnes qui participent à l’assemblée « constituante » approuvent avec enthousiasme les propositions de création de laboratoires d’idées, entièrement constitués d’étudiants, qui se chargent de bâtir des propositions concrètes pour réformer le monde de la didactique et, plus généralement, le concept d’apprentissage au sein de l’université. « Ce qui nous déplaît dans cette réforme, souligne Simone, est la façon dont sont taillés drastiquement les fonds pour la recherche et la formation. Il existe en outre un gros problème d’autonomie pour les chercheurs : ils doivent se soumettre aux directions imposées par les professeurs de chaire supérieure qui disposent d’une autorité presque illimitée dans l’avancement des carrières des doctorants. »

depuis, le mouvement de contestation ne cesse de s'amplifier

L’élaboration de propositions concrètes représente une question centrale du mouvement étudiant. Antonio remarque à ce propos la nécessité d’impliquer également d’autres secteurs de la société afin de mener une bataille qu’il considère commune : « Les coupes budgétaires dans les universités entraînent une déqualification de ceux qui se présenteront sur le marché du travail. Le thème de la précarité professionnelle est donc étroitement lié à notre débat. Il est nécessaire de comprendre comment les conséquences de ces politiques touchent directement non seulement les droits des étudiants, mais aussi ceux des travailleurs », argue-t-il. « Notre contestation ne se limite pas à la réforme universitaire, renchérit Simone. Au contraire, elle concerne aussi d’autres politiques du gouvernement, comme par exemple la loi financière. Nous cherchons à faire pression pour provoquer une grève générale, attirant toutes les catégories de travailleurs qui souffrent eux aussi de la précarité et de la remise en question de droits acquis. »

Malgré les difficultés et la crise qui s’insinuent dans la société italienne, le mouvement étudiant est animé d’une grande confiance. Le vote définitif de la réforme a été retardé de deux semaines : les étudiants l’exhibent comme une grande victoire, et se préparent à une manifestation nationale prévue à Rome, en même temps que le vote de confiance du Parlement au gouvernement. « Nous ne sommes pas seuls, conclut Simone. Nous sentons une grande solidarité, comme en témoignent les encouragements et les klaxons des routiers que nous avons bloqués sur l’autoroute. Tous les jours nous sommes dans les journaux, tous les jours nous descendons dans la rue pour réclamer l’attention de la population. Nous avons aussi joué un rôle dans la crise actuelle du gouvernement. » Et quand on leur demande comment le mouvement se terminera, les visages des jeunes gens s’illuminent de grands sourires. Avec audace, ils répondent en chœur : « Nous gagnerons ! »

Photo: (cc)ateneinrivolta)