Société

Revenu minimum européen: l'utopie prend vie avec la crise

Article publié le 23 avril 2010
Article publié le 23 avril 2010
En pleine année européenne de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, les eurodéputés se penchent samedi 24 avril sur le rapport sur le revenu minimum de l'eurodéputée portugaise Ilga Figueiredo (Gauche unitaire européenne-GUE). L'occasion de vérifier si la lutte européenne contre la pauvreté est un coup de communication ou une réponse utile à la pauvreté des Européens.

L'Europe est pétrie de paradoxes. Au sein d'une organisation territoriale qui compte bien devenir l'économie la plus compétitive du monde en 2020, 79  millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté, soit 17 % de sa population. Parmi eux, le risque d’exclusion sociale est toujours plus élevé pour les jeunes (20 %) et pour les personnes de plus de 65 ans (19 %). La Commission européenne a donc du revisiter un peu ses objectifs pour 2020.

Mais l'urgence pourrait faire encore plus bouger les lignes. Le Comité pour l’emploi et les affaires sociales du Parlement européen va débattre d'un rapport consacré à la création d'un revenu minimum européen le 24 avril. Le document, présenté par l’eurodéputée portugaise Ilda Figueiredo, (GUE) avance qu’un revenu minimum est « essentiel » pour lutter contre la pauvreté. Le rapport de l'eurodéputée de gauche met l'accent sur les publics à risques, tels que les femmes, les immigrants et les familles nombreuses ou monoparentales. En 2008 déjà, le Parlement avait adopté une résolution sur le même sujet, mais sans pouvoir coercitif sur les États membres. Cette fois, dans le contexte de l’Année européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale et dans la situation de crise qui touche l’Europe, l’institution pourrait opter pour une mesure beaucoup plus contraignante. Il est question de faire de cette proposition une directive cadre, afin que les États membres soient obligés de réaliser des réformes sociales et concernant l’emploi.

Salaires minimums: le grand écart

selon l'EAPD, l'Italie, la Grèce, la Hongrie et la Norvège n'en proposent même pas aux personnes en situation de dépendance économiqueRebeka Smith, de Businesseurope, l’un des acteurs sociaux impliqués dans le débat à propos de ce rapport, affirme que « le travail doit être considéré comme un pré-requis essentiel dans la lutte contre la pauvreté ». Mais si le chômage est bien une des trappes les plus dangereuses vers la pauvreté, il n’est pas le seul. 8 % des travailleurs européens risquent en effet de tomber dans la pauvreté; ces working poor multiplient les temps partiels et les CDD à répétition. Concernant les salaires des européens, il y a des différences abyssales entre les salaires minimum nationaux. Entre les 123 euros mensuels distribués en Bulgarie, les 1 642 euros destinés aux Luxembourgeois ou encore les 769 euros que l'État espagnol débloque, les écarts sont tellement important qu'il est difficile de définir un salaire minimum européen. Sans compter que le coût de la vie dans chaque pays rentre aussi en jeu. Selon Eurostat, beaucoup de pays en 2009 - Autriche, Allemagne, Finlande, Danemark, Suède, Italie, Chypre - ne proposaient même pas de salaire minimum. La campagne Ensure an Adequate Minimum Income for all! (EAPD) se concentre sur les allocations de revenu minimum, c'est-à-dire non pas les salaires minimums, mais les aides distribuées à toute personne sans ressource et en situation de dépendance. l'Italie, la Hongrie, la Grèce et la Norvège en sont dépourvues. Le projet de l'eurodéputé portugaise prévoit l'établissement d'un revenu universel applicable à tous les citoyens européens et de manière non contributive (ndlr: sans demander de paiements périodiques pour l’alimenter, comme une assurance par exemple).

Objectif dignité pour tous

L'EAPN rappelle qu'outre les pays démunis de revenu minimum, « dans les pays où ce régime existe, il est souvent difficile d’y accéder et, quand bien même il s’agit d’un revenu minimum, il n’est pas pour autant adéquat, suffisant pour vivre décemment ». Alors qu’en Suède, aux Pays-Bas ou en Espagne, 98 % de la population a une alimentation correcte tous les jours, en Bulgarie ce pourcentage n’atteint que 70 %, 71 % en Slovaquie et74 % en Hongrie. L’objectif du revenu minimum est avant tout d’augmenter les possibilités pour chaque citoyen européen d’accéder à des choses aussi basiques qu’un logement décent ou une alimentation correcte chaque jour, indépendamment de l’endroit où ils vivent. Des éléments de base qui font partie de la charte fondamentale des droits de l'homme de l'UE. Une recommandation du Conseil de l'Europe allait d'ailleurs en ce sens le 3 octobre 2008. 

L'utopie prend vie avec la crise

le projet de revenu minimum européen sera voté en octobre prochainCertains organismes travaillent déjà à faire de cet objectif une réalité. EAPN (réseau européen de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale) a lancé il y a quelques temps une campagne en faveur du revenu minimum. Soutenu par des personnalités telles que le président du Groupe des socialistes européens, Poul Nyrop Rassmussen, l'ancien président de la Commission Jacques Delors ou encore le vice-président du Comité de régions, Michel Delebarre, il sensibilise l'opinion pour faire du mythe réalité. Les députés Verts français Karima Delli et Pascal Canfin s'enthousiasment du débat du 24 avril sur leur blog échos d'euro-écolos, défendant non seulement un revenu minimum, mais aussi un revenu maximum.

L'heure n'est qu'à la discussion. Après le débat autour du rapport samedi 24 avril, les différents partis présenteront leurs amendements le 1er juin et le 24 juin. L’adoption en séance plénière du Parlement européen est prévue pour le mois d’octobre. Il faut donc attendre de voir ce que dira le Conseil. Il est donc tôt pour savoir si cette initiative fera son chemin, ou si les intérêts de chaque État membre s’interposeront. Mais la décision du Parlement sera un message clair adressé aux européens: ou le Parlement souhaite concrétiser l'opération de l'année de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, ou l'évènement ne débouchera sur aucune décision politique et restera comme une vague opération de communication en temps de crise.

Photos: ©Arty Smokes /Flickr  ©Landahlauts/Flickr; ©Mananetwork /Flickr