Société

Référendum en Hongrie : les migrants et un chien à deux queues

Article publié le 2 octobre 2016
Article publié le 2 octobre 2016

Le 2 octobre prochain, les citoyens hongrois voteront lors d'un référendum sur les quotas de migrants. Tandis que le gouvernement distille volontiers la haine et la xénophobie dans la campagne et que l'opposition se tait, un groupe de potes est en train de secouer le pays à grands coup d'affiches et de bons sentiments. Qui sont-ils ? Reportage à Budapest, entre deux queues.

À Budapest l’immigration est un sérieux problème. Tellement sérieux que le gouvernement n’a pas du tout vu d’un bon œil la décision de l’Union européenne qui prévoit la répartition en Hongrie des migrants arrivés en Europe depuis un an et demi. Le gouvernement a répliqué en organisant, le 2 octobre prochain, un référendum dont il n’est pas difficile de prédire la réponse : « Voulez-vous que Bruxelles prévoit l’immigration en Hongrie de personnes n’ayant pas la nationalité hongroise, ce contre la volonté du Parlement ? ». Et pour clarifier encore d’avantage sa position, le gouvernement de Viktor Orbán a lancé depuis quelques mois une véritable campagne médiatique de terreur, à coups de publicités reportant souvent des informations exagérées voire même erronées sur l’immigration en Europe et sur les politiques migratoires de Bruxelles.

Des exemples ? « Les immigrés que Bruxelles voudrait envoyer en Hongrie pourraient remplir une ville. » C’est exact à condition qu'on parle d'un village, puisqu’ils seraient moins de 1 300. Ou encore : « Les terroriste de Paris étaient des migrants ». C’est absolument faux : ils étaient Français et Belges. Dit autrement, tous les coups sont permis dans la campagne contre les « quotas de migrants ». Cela dit, un problème demeure : le pays compte moins de 2 000 migrants. Et un fait est encore plus surprenant : ce ne sont pas les partis d'opposition qui s’élèvent contre cette campagne chargée de haine et de violence, mais un mouvement satirique né il y a dix ans « pour rigoler ». Le nom est plutôt curieux : Magyar Kétfarkú Kutya Part, soit le Parti Hongrois du Chien à Deux Queues.

Opposition faite maison

Le Muszi se trouve place Blaha Lujza tér, à Budapest, un lieu que la France qualifierait peut-être de « centre social » : liberté dans les espaces, liberté dans l’ordre, et une liste illimitée d’activités et d‘initiatives sont organisées dans les locaux. Mais il s’agit aussi de l’endroit où le Chien à Deux Queues a établi son quartier général pour ses activités et sa campagne contre le référendum. Cette dernière se fonde sur un concept très simple : ridiculiser et se moquer de la campagne du gouvernement en produisant une campagne parallèle avec le même format, mais avec des messages irrévérencieux, caustiques et divertissants destiné à démolir le travail de persuasion pour le « Non » d'Orbán . Des messages comme « Tu savais que Bruxelles était une ville ? » (en référence à la question du référendum qui parle justement de « Bruxelles » mais pas d’« Union européenne », ndlr) ou « Tu savais qu’un Hongrois voit en moyenne plus d’OVNIS que de migrants en cours de sa vie ? ». Le parti fait désormais campagne depuis des semaines dans la capitale hongroise, en dépassant en nombre et en variété les tracts édités par le premier ministre et son parti. C'est donc à Muszi que ces petits papiers sont récoltés et préparés à la distribution, dans un petit cagibi qui pue le tabac, le papier imprimé, la peinture et la colle. Ces bandeaux publicitaires arrivent dans les rues de Budapest par le biais de bénévoles qui viennent ici en prendre quelques dizaines, parfois des centaines, pour ensuite aller les accrocher dehors.

Les bénévoles appartiennent à toutes les tranches d’âge et classes sociales : des jeunes étudiants qui viennent remplir leurs sacs à dos aux hommes d’affaires en costard-cravate avec une boîte de lessive vide en main et les clés d’une Mercedes dans l’autre, ainsi que quelques personnes âgées en vélo. Parmi eux, il y a János, un étudiant en droit de 21 ans : « Je pense que ce qu’ils font ici est vraiment utile, l’humour est une arme formidable. Je pense que c’est le Non qui va l’emporter, mais c’est un signal important. Tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde que le gouvernement et… nous ne sommes pas des cas isolés ».

Ironie, bière et économie

Gergely Kovács est le président du Chien à Deux Queues. Il porte un tee-shirt ample et usé, un pantalon large, des chaussures des baskets percées, et a un sourire qui donne une bonne humeur communicative : ce n’est pas vraiment le portrait de l’homme politique auquel on est habitué « Tout a commencé en 2006, en période de campagne électorale pour les élections législatives, on a commencé à se moquer des promesse vides et sérieuses des partis, en inventant un parti qui offrirait des choses telles que de la bière gratuite, et la vie éternelle, si jamais j’étais élu », raconte Kovács.

« Tout le mouvement fonctionne grâce au travail d'un petit millier de bénévoles : nous payons uniquement ce qui nous est indispensable, en l’occurrence les espaces pour publier nos tracts, le papier pour les imprimer. Nous nous finançons grâce aux dons et à des campagnes de crowdfunding. À la dernière, nous avons récolté 45 millions de forints (150 000 euros, ndlr) », explique Kovács. « L’idée des affiches satiriques était la volonté de combattre la propagande de haine et de violence du gouvernement avec les mêmes armes, en montrant à quel point elle est absurde. » Kovács est détendu et souriant, et il explique la vision de son mouvement sur la campagne du référendum lancée par le premier ministre Orbán avec calme et ironie, comme s’il parlait d’un vieil ami un peu fourbe : « Je crois que cette campagne de haine qui dure depuis un an et demi était une grosse erreur. Une erreur pour laquelle beaucoup d’argent a été dépensé (impossible de savoir la somme, le gouvernement hongrois n’a pas publié les coûts de la campagne, ndlr) Nous avons répliqué avec une campagne qui a probablement coûté seulement 1% de ce qu’a dépensé le gouvernement. Si nous avions leur argent on pourrait reconstruire quelques arrêts de bus  ou repeindre plus de bancs. Et le reste… De la bière pour tous ceux qui collaborent ! ».

Un pays divisé en deux

En se promenant à Budapest, on remarque que très peu d’espace est accordé aux raisons de voter « Oui ». Excepté quelques affiches du Chiens à Deux Queues sur les murs de la ville, il n’y a aucune trace de signe de vie de l’opposition. Les médias hongrois sont aussi sur la même longueur d’onde, et les sujets les plus évoqués à la télé sont toujours les migrants et la sécurité. Les migrants y apparaissent presque toujours comme une menace pour la sécurité. Si vous entrez dans un bar  - même entre amis - pour parler politique et que vous vous dites favorables à l’accueil des réfugiés aini qu'à la diversité culturelle, vous passerez pour de dangereux extrémistes ignorants, inconscients du bien et du futur de la Hongrie. Même si les chiffres suggèrent des scénarios bien moins apocalyptiques que ceux envisagés, la propagande de peur du gouvernement a bien fonctionné. Et l'issue du vote s’annonce comme une victoire assurée du « Non ».  

La Hongrie qui organise ce référendum semble être un pays divisé en deux. D’un côté ceux qui suivent les médias traditionnels, presque tous plus ou moins directement contrôlés par le gouvernement et par ses actions de propagande. De l’autre, ceux qui vont chercher les informations, parfois avec persévérance. Mais, finalement, est-ce que le pays qui se rend aux urnes le 2 octobre prochain ne serait pas aussi « distrait ». Les scandales, l’économie stagnante, la pauvreté grandissante dans certains quartiers du pays, tout a été « sacrifié » au nom de la lutte contre le démon de l’immigration clandestine et de l’« importunité »de Bruxelles. « On parle toujours des migrants et d’immigration, mais on ne fait pas un référendum sur les vraies questions, affirme  Kovács. Par exemple, sur la candidature de Budapest pour accueillir les Jeux Olympiques 2024, on ne peut pas se le permettre, mais ce n’est que de la propagande. Je voudrais bien voir combien de personnes diraient oui à un référendum à thème… »

« On se déteste déjà assez entre nous »

« Le fait est que nous ne faisons pas campagne à propos de l’immigration et des migrants. Nous sommes contre toute cette campagne de haine et de violence. Et je crois que nous les Hongrois, on se déteste déjà assez entre nous, de la haine supplémentaire est la dernière chose dont notre société a besoin », explique Kovács. « Même si c’est peut-être une bonne chose que toute cette violence soit focalisée sur les migrants. Ici il n’y en a pas, il n’y a aucun danger », admet Kovács avec un sourire provocateur.

Il s’agit là d’idées très réfléchies et plutôt complètes pour un mouvement satirique né « pour rire ». Le « Chien à Deux Queues » a par ailleurs été la seule force politique qui a cherché à faire obstacle aux idées nationalistes du premier ministre sur toute la question migratoire (l’opposition s’est contentée de ne pas prendre position à ce sujet) et a bénéficié d’un soutien important dans la capitale (qui représente à elle seule plus de 1/10 de l’électorat hongrois), dans les cafés et les cercles culturels de la ville certains commencent à se demander ce qu’il se passerait si Kovács se lançait et défiait Orbán aux prochaines élections de 2018. « Ce que je ferais après ce référendum ? Je dormirai sans aucun doute pendant une semaine ! », nous confie Kovács dans un grand rire. Avant de reprendre, plus sérieux : « Nous savons que nous avons un certain soutien ici à Budapest, que beaucoup de personnes voudraient que nous soyons candidats et qu’elles voteraient pour nous », admet-il. « Mais ce n’est pas vraiment la priorité à l’heure actuelle, c’est trop tôt ».

Au fait, pourquoi ce nom « Parti du Chien à Deux Queues »? « L’idée nous est venue d’un dicton anglais : lorsque le chien est content il remue sa queue tellement fort qu’on a l’impression qu’il en a deux. C’était l’idée qu’on voulait donner : bonheur et positivité » C’est justement ce dont la Hongrie a aujourd'hui plus que jamais besoin.