Société

Raneem Matouk : comment survivre à la prison en Syrie

Article publié le 5 janvier 2017
Article publié le 5 janvier 2017

Selon Amnesty International, ils sont plus de 18 000 à avoir perdu la vie dans les prisons du régime de Bachar el-Assad. Raneem, une réfugié syrienne qui vit en Allemagne depuis 2015, a passé quatre mois dans l'une d'entre elle où la torture faisait partie de son quotidien. Elle raconte.

Beaucoup de choses ont été dites sur les frappes aériennes et les hordes de réfugiés syriens qui ont fui leur pays en guerre. En revanche, plus rares sont les informations qui ont révélé la torture et les arrestations arbitraires du régime de Bachar el-Assad. Le Syrian Netwok for Human Rights (Réseau syrien des Droits de l'Homme, ndlr) - une organisation indépendante et non-partisane - affirme avoir en sa possession une liste de 117 000 personnes détenues qui ne font l'objet d'aucune condamnation.

Amnesty International a publié un rapport au mois d'août dernier et indique que 17 723 personnes ont été tuées en détention. Les survivants, quant à eux, parlent de torture, d'aveux forcés, de passage à tabac, de viols, de chocs électriques, de confinement et d'harcèlements physique et moral. Afin de sensibiliser le public sur leur situation, Amnesty a lancé une campagne dans laquelle une vidéo montre un modèle 3D de la tristement célèbre prison de Saidnaya, en racontant ce qu'il s'y passe par la voix des anciens prisonniers. 

« On entendait des gens hurler 24h/24 »

Amnesty International précise que la plupart des détenus sont des activistes pacifiques, des journalistes, des écrivains et des défenseurs des droits de l'homme. Raneem Matook, une étudiante aux beaux-arts qui a passé quatre mois en prison sous la coupe des autorités syriennes, est l'une d'entre eux. Son crime ? Avoir participé à une manifestation pacifique contre le régime de Bachar el-Assad et être la fille d'un célèbre avocat des droits de l'homme.

Le supplice de Raneem a commencé par la visite surprise d'agents policiers. Trente agents ont fait irruption chez elle, alors qu'elle était en compagnie de sa mère et de son petit frère. Dans la foulée, la jeune femme est transportée au centre de détention de Kafar Souseh, à Damas, situé à plus de deux heures de voiture de sa ville natale, Homs.

Raneem Matouk, 25 ans, a des yeux noirs pleins de vie et de longues boucles de cheveux sombres. D'une voix douce et calme, elle demande aux enfants de quitter la pièce : ce qu'elle va dire ne convient pas aux âmes sensibles. C'est ainsi qu'elle commence sa conférence organisée à Bruxelles par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés qui multiplie les actions et les iniatives de solidarité en faveur des réfugiés et des sans-papiers. Plus d'une centaine de personnes se tassent dans cette petite salle de classe. Certains assis, beaucoup debouts, pas mal de gamins ont passé outre l'avertissement de Raneem.

Avec ironie, elle raconte l'accueil que lui ont réservé les autorités syriennes lors de son arrivée au commissariat. En abandonnant son sourire permanent, elle explique comment les officiers l'ont plaquée nue contre le mur. « Ils nous ont arrachés nos vêtements puis fouillés. Ils ont commencé à nous tabasser, sans rien dire, en visant la tête et le visage. Puis, ils se sont lâchés sur moi. »

Elle partageait une pièce de deux mètres sur quatre avec neuf autres prisonniers, dont des femmes enceintes. Sur le sol, cinq matelats - ils devaient se reposer à tour de rôle, enfin en théorie : « Depuis notre cellule, nous pouvions voir les chambres de torture. Ils utilisaient même l'électricité ». Avec l'aide de son traducteur, elle explique comment les agents les agressaient et les violaient. « 24h sur 24, nous entendions des gens hurler. L'odeur de la mort était omniprésente. Il y avait une petite fenêtre sur la porte en métal. On passait notre temps à observer, au cas où une connaissance passerait, en particulier un membre de la famille. »

Pour Raneem, la répression n'est pas le but premier du régime : « J'ai vu des gens que l'on tirait hors des cellules pour leur retirer leurs organes vitaux. Puis, on les ramener dedans pour qu'ils y meurent. Parfois, les cadavres restaient là plusieurs jours, au milieu des autres détenus bien vivants ».

« Nous transformons la peur en blague »

Un jour, Raneem - à bout -  commença une grève de la faim. Le gouverneur la convoqua dans son bureau, où se trouvait déjà une autre fille qui avait eu la même idée. Comme si elle ne voulait pas se rappeler, Raneem ne décrit pas ce qu'il est arrivé à la jeune fille. En revanche, elle raconte comme on l'a violée et forcée à s'asseoir sur une bouteille. En juin, après 4 mois passés à respirer la mort, Raneem a été conduite devant une cour de justice, où un juge lui demandé si elle avait de l'argent. Heureusement pour elle, c'était le cas : elle est rentrée chez elle.

Soudain, son sourire réapparaît. « Parfois je ris ou joue des scènes de théâtre de ce qu'il se passe dans les prisons ». Plus tard, elle m'expliquera comment à l'université, elle a entendu une attaque au mortier. Un ami à ses côté lui a dit : « Nous allons voir si quelqu'un n'a pas besoin d'aide ? ». Elle a répondu dans un petit rire : « OK, mais si nous mourons, ce sera de ta faute ». L'humour des Syriens ne semble pas connaître de limites. « Nous transformons la peur en blagues, lâche-t-elle. Chaque jour, en partant pour l'université, je disais au revoir à ma mère, mon frère, mes amis... Nous reverrions nous les uns les autres ? Chaque minute pouvait être la dernière. »

Une fois sortie de prison, Raneem sentit qu'il était temps de partir : elle prit un taxi jusqu'à la frontière libanaise, à 20km de Homs. Elle eut beaucoup chance : le conducteur s'avéra être lui aussi contre le régime. À la douane, un agent l'arrêta mais la laissa passer en se découvrant quelques liens familiaux. Au Liban, le conducteur la déposera en échange d'une promesse : « Ne jamais, au grand jamais, revenir ». Quelques jours plus tard, elle demanda un visa de réfugié à l'ambassade d'Allemagne de Beyrouth. Aujourd'hui,  elle se trouve en sécurité à Neubrandenbourg, dans l'est du pays.

Raneem n'est pas sûre de tenir sa promesse. Elle veut retourner chez elle une fois qu'un État de droit sera instauré. « Ça dépend de l'attitude de la Russie et des États-Unis, du moment où ils décideront de mettre fin au régime d'el-Assad. L'Allemagne est très très dure. La Syrie est un très beau pays. Je ne peux imaginer quelqu'un d'autre vivre dans ma maison. »