Société

Racisme en Hollande : le père noël est-il une ordure ?

Article publié le 8 novembre 2013
Article publié le 8 novembre 2013

En Hollande, Saint-Nicolas a des serviteurs africains. Et pendant que certains allument une tradition vielle de deux siècles, c'est tout le pays qui s'embrase. Analyse d'une fâcheuse tendance à broyer du noir. 

En Hollande, une coutume de Noël divise l'opinion publique tous les ans. Traditionellement, Sinterklaas, le Père Noël hollandais (ou Saint-Nicolas pour être précis, ndlr) vient d'Espagne en bateau et se déplace de ville en ville pour faire le bonheur des enfants. Jusqu'ici,  on s'amuse sans penser à mal. Seulement, d'autres personnages font débat : les serviteurs de Sinterklaas, que l'on appelle Zwarte Pieten (litt. « les Pierre noirs » équivalent des pouilleux, ndlr). Ils sont, comme leur nom l'indique, noirs, portent des tenues colorées et assistent Sinterklaas dans son travail.

Conformément à cette tradition, environ 600 comédiens amateurs, chaque année, sont maquillés en noir pour se mettre dans la peau des serviteurs. Personne ne peut répondre justement à la question de savoir pourquoi ces petits serviteurs sont, en Hollande, afro-américains, alors que Sinterklaas vient d'Espagne.  Comme pour Knecht Ruprecht en Allemagne (sorte de Père Fouettard, ndlr), ils ont le visage barbouillé de suie. Malheureusement, la suie de cheminée, aujourd'hui, n'est pas reconnue comme une couleur de peau et se trouve à l'origine d'un débat sur le racisme qui tient la Hollande et les pays étrangers en haleine depuis quelques semaines.

Deux Camps

« Pour beaucoup de personnes,  Sinterklaas est une fête populaire sympa pour les enfants. Tout le monde en pense du bien », souligne Michiel, 31 ans. « Maintenant,  voilà que, d'un seul coup, on la critique et on en fait une description exclusivement négative. Cela exaspère beaucoup de gens. Mais tout le monde a bien compris de quoi il était question. Du nombre des étrangers, qui est en hausse dans notre pays. S'ils n'étaient pas là, il n'y aurait jamais eu toute cette agitation autour de Sinterklaas. »

Les journaux hollandais sont plus que remplis de ce type de témoignage. Brusquement parce que tout le monde a trouvé quelque chose à dire sur la question. Il existe deux opinions, pour être exact. Les uns veulent que ce jour férié reste comme il est. Les autres demandent à ce que Sinterklaas laisse, à l'avenir, ses laquais noirs en Espagne. Aux yeux de ses détracteurs, le Zwarte Piet rappelle l'époque de l'esclavage. Une page, récemment publiée sur Facebook, a subitement provoqué une mobilisation massive. Puis, au cours des dernières semaines, des manifestations ont eu lieu dans tout le pays.

Pour la première fois cette année, une plainte à l'encontre de la parade raciste a été déposée. L'instigateur de ce mouvement est l'artiste militant Quinsy Gario, qui oeuvre contre les Zwarte Pieten depuis déjà quelques années. Deux ans auparavant, le meneur du groupe Anti-Piet avait publiquement comparé les pogroms antisémites avec le Zwarte Piet. Ce qui n'a pas manqué de faire sensation. 

De son côté, le groupe Pro-Piet avance que les traditions nationales, comme dans tout autre pays, sont quelquefois difficiles à comprendre pour les étrangers. Notre conception eurocentriste qualifierait de cruels ou d'inhumains les rites initiatifs africains qui célèbrent le passage à l'âge adulte.

« Le racisme en Hollande est un phénomène. Je suis arrivé d'Afghanistan à l'âge de 4 ans. Quand des Hollandais me demandent mon nom exotique et que j'explique que je viens d'Afghanistan, il sont étonnés de voir à quel point je m'exprime bien dans leur langue.  Comme pour le Zwarte Piet, il manque simplement une sensibilité profonde envers les étrangers. La Hollande  - et  Amsterdam en particulier  - sont frappés depuis longtemps du sceau du libéralisme et de la tolérance. Par conséquent, plus personne ne réfléchit à ce thème, les problèmes sont minimisés.  D'où une incompréhension culturelle mutuelle », explique Torkan, 23 ans.

quand Les nations Unies s'en mêlent

Aujourd'hui, le problème est remonté jusqu'aux Nations Unies. Le Haut Commissaire aux Droits de l'Homme critique, dans une lettre officielle, la tradition hollandaise qui ferait la part belle aux stéréotypes sur les Africains, les personnes d'origine africaine et l'apologie de la pensée raciale. Une lettre des rapporteurs des Nations Unies vient de paraître dans le quotidien NRC Handelsblad : il y est question des droits de l'homme, des droits des minorités et du racisme. Cette lettre s'adresse explicitement au gouvernement hollandais. Une lettre rédigée à la date du 17 janvier dernier. Voici ce qu'on peut y lire : « le serviteur imbécile Piet » donnerait l'impression que les Africains sont des citoyens de second rang. Le gouvernement est tenu de mettre fin à ce spectacle raciste.

mais DE QUOI EST-IL QUESTION, AU JUSTE ?

De racisme. Quinsy Dario, les rapporteurs spéciaux des Nations Unies et les fervents détracteurs de la tradition du Zwarte Piet ont ouvert la boîte de Pandore en offrant ipso facto le terreau idéal à la poussée racisme. Pour le populiste le plus célèbre des Pays-Bas, à savoir Geert Wilders (le président du PVV Parti pour la Liberté, nda), cette diabolisation du Zwarte Piet est une bénédiction. Cela crée un climat dans lequel de vrais racistes peuvent se déguiser, c'est le cas de le dire, en défenseurs du Zwarte Piet. Donc, à l'avenir, les adversaires des Nations Unies, de l'Europe ou tout pourfendeur d'une vision ouverte et cosmopolite brandiront leurs bannières à l'effigie du Zwarte Piet et verront dans toute plainte pour discrimination un moyen de raviver le débat sur une question forcément clivante.

Pour cette année en tout cas, le débat est loin d'être clos, même s'il demeure inutile. C'est décidé, le maire d'Amsterdam, Eberhard van der Laan, vient d'annoncer qu'il n'était pas question de pervertir la tradition. A la mi-novembre, Sinterklaas reviendra en Hollande. Comme tous les ans, on l'accueillera partout et ce sera la fête. Comme tous les ans, il ne sera pas seul mais accompagné de ses serviteurs noirs. Et Geert Wilders pourra toujours dire merci à Quinsy Dario.