Société

Quartier Matonge : l’Afrique à Bruxelles

Article publié le 25 août 2008
Article publié le 25 août 2008
A proximité de l’imposant complexe administratif de l’Union européenne, le pouls du quartier de Matonge bat à un tout autre rythme. Une Polonaise se promène et livre son récit.

Le soleil se reflète dans les baies vitrées du Parlement où les journalistes patients et disciplinés attendent sagement leur tour avant de passer sous le scanner pour se faire identifier. Ici, tout n’est que calme, ordre et… transparence. Le laser balaie de son œil minutieux le contenu des sacs et des serviettes de chaque participant. Nous nageons en plein rêve bureaucratique.

Pendant ce temps, à 500 mètres de là, dans le quartier de Matonge, la préparation du festival annuel bat son plein. Informée de l’événement en consultant un blog local, je décide de m’y rendre dans l’espoir de pouvoir participer activement à la manifestation qui transforme soudain cette partie de la ville en village africain. Au croisement de la Chaussée d’Ixelles, de la chaussée de Wavre et de la rue de la Paix, je suis accueillie par une banderole sur laquelle on peut lire : « Matonge en couleurs ».

Made in China comme d’habitude

J’imagine alors les rues adjacentes remplies de marchandises « made in Africa » puisque le quartier est depuis de nombreuses années le point de chute de tous les migrants venus d’Afrique et tout particulièrement du Congo. Je m’attends aussitôt à goûter des spécialités culinaires africaines en entendant de la vraie musique du continent noir. De plus, à l’occasion du plus grand festival du quartier, j’espère croiser d’autres congénères européens venus flâner dans un monde multiculturel, transcendant les frontières, désireux d’entamer un dialogue mêlant les goûts et les différences culturelles.

Sur le coup de 10 h du matin, les premiers vendeurs commencent à déballer leurs marchandises. Des sacs et des chaussures. On trouve sur les étalages autant de bonnes imitations que d’objets de marque authentiques. Mais il y a aussi des monceaux de peluches et de jouets en plastique fabriqués en Chine ou au Pakistan qui cohabitent avec de tissus indiens aux couleurs vives et toutes sortes d’accessoires de mode bon marché.

Une odeur d’oignons cuits et de saucisses grillées envahie l’air ambiant et de la musique disco bourdonne dans les enceintes et les haut-parleurs posés près de chaque éventaire. A l’évidence, je dois me faire une raison. Ma soif d’exotisme n’en ressortira pas apaisée. Une femme congolaise avec son enfant qui expose des produits de l’artisanat traditionnel, voilà bien la seule note franchement africaine qui tranche avec tout le reste.

Rap agressif et musique brésilienne

Dans l’après-midi, je m’entretiens un instant avec un acteur au talent prometteur chantant aussi dans un jazz band The peas project. Kambisi Zinga-Botao, comme beaucoup d’émigrés originaires de la République démocratique du Congo est arrivé à Bruxelles dans les années 90. Il a trouvé un appartement qu’il partage avec plusieurs personnes. « Ce fut dur de venir ici à cette époque », dit-il sans qu’il ne puisse pas ou ne veuille pas me dire pourquoi. Bien que la tristesse emplisse son regard, il sourit malgré tout quand il tourne les yeux vers ses compatriotes assis au milieu de la rue en plein été sur des chaises en plastique.

« Quelqu’un qui ne comprend pas notre culture pourrait leur en vouloir d’obstruer ainsi le passage. Mais ça c’est typiquement l’Afrique. Là-bas, le temps n’est pas une contrainte », m’explique-t-il. Et quand je lui demande : « Comment faites-vous pour rester Africain à Bruxelles ? » Kambisi s’enferme dans un silence éloquent me laissant dans Matonge avec ma question sans réponse.

Subitement, le soir venu le festival devient de plus en plus noir. Sur scène, des raps agressifs et dans le public pratiquement aucun Blanc. La célébration intercommunautaire n’aura pas lieu. Pas le moindre échange culturel comme je l’avais supposé. Entre les échoppes et près des stands, les ombres de ce qui pourrait ressembler à des Européens brillent pas leur absence. « Les gens ont peur de se balader par ici la nuit », me fait observer Swietlana qui vit en Belgique depuis quelques années. Derrière elle, un groupe de jeunes dansent sur de la musique brésilienne près d’un Mac Do.

Alors je m’interroge sur ce que signifie aujourd’hui une « authentique culture africaine ». Et puisque ce n’est pas à Matonge que je trouve la réponse, je décide, le lendemain, de me rendre à Tervuren. Cette ville flamande située à un quart d’heure du centre de Bruxelles abrite le Musée . C’est peut-être en ce lieu que j’apprendrai enfin quels sont les caractéristiques de cette culture.

Cette année, le Musée a organisé une rétrospective exceptionnelle sur le Congo qui était une colonie belge, il y a près de 50 ans. A l’époque, Bruxelles avait d’ailleurs organisé l’Exposition universelle, spécialement consacrée au Congo. Le Roi souhaitait justifier et officialiser culturellement la présence de son pays en terre d’Afrique.

Exposition universelle ou foire coloniale

L’ouverture de cette Exposition correspondait alors avec l’anniversaire de l’annexion du Congo par la Belgique. Pourtant, treize ans plus tôt, la fin de la seconde guerre mondiale marquait en quelques sortes la fin de la domination européenne sur le monde. Sur tous les continents, des mouvements indépendantistes surgissaient dans les anciennes colonies. La stratégie des organisateurs a donc consisté à inviter les Congolais en Belgique où ils ont été présentés au public comme un peuple émancipé…. Mais pas au point de reconnaître que la main mise protectrice de la métropole sur le Congo n’avait pas lieu d'être !

Aujourd’hui, le musée qui s’enorgueillit de sa collection d’animaux exotiques empaillés aux yeux sans expression, se dresse comme un monument à la mémoire du Roi Léopold II lequel est toujours considéré comme un grand législateur et un souverain civilisateur et éclairé. « Il nous agace peut-être un peu », reconnaissent certains Congolais vivant en Belgique. Cette Foire coloniale de 1958 a en fait été surprenante pour les Belges certes, mais aussi pour les Congolais.

Les premiers ont accouru à l’Exposition pour voir à quoi ressemblaient des esclaves bien dressés et éduqués. Les colonisés eux ont été surpris et ébloui qu’on les accueille avec un tel enthousiasme. Apparemment, ils ont aussi eu l’occasion de constater, non sans étonnement, que chez eux, leurs anciens maîtres, étaient astreints à des besognes subalternes comme préparer un repas ou faire le ménage. Le gouffre séparant les deux nations depuis un demi-siècle n’a en tout cas pas été comblé par ces quelques surprises.

Tout est question d’intégration

Finalement, j’ai souhaité poser une question au député échevin de Bruxelles, Bertin Mampaka : « Quelle est la différence entre ces deux cultures ? » Il s’étonne : « Quelles cultures ? Mon épouse est belge. Nous achetons nos vêtements dans les mêmes boutiques. Nous mangeons ensemble les mêmes hamburgers dans les mêmes fast foods. Moi, cela ne me pose aucun problème. Et Il y a beaucoup de gens qui se sont faits à ce genre de choses. Il n’empêche qu’il existe malgré tout un problème d’intégration, dont nous, les Africains, sommes responsables. Les Noirs doivent avoir confiance en eux. Ils doivent se montrer plus ouverts envers les Blancs et essayer de s’en faire des amis. Ils doivent travailler deux fois plus et s’engager dans des projets pour réussir. Par exemple quand ils entreprennent des affaires, il faut qu’ils apprennent à se montrer ponctuels et arriver à l’heure fixée. Certains aspects d’une culture doivent mourir. »