Société

Quand les fascistes partent en vacances...

Article publié le 21 août 2008
Article publié le 21 août 2008
Visite des lieux touristiques appréciés par les nostalgiques des droites européennes, de Mussolini à Salazar, en passant par Hitler et Franco. Ou comment le fascisme peut être une source de revenus.

Le 28 mai dernier le maire de Rome, Gianni Alemanno (Alleanza Nazionale, coalition de droite, ndlr) proposait de dédier une rue à Giorgio Almirante - signataire du Manifeste de la Race, ancien membre de la République Sociale italienne et fondateur du parti d'extrême droite Movimento Sociale Italiano.  Le Frankfurter Allgemeine Zeitung réagissait aussitôt, en remarquent que « construire un mausolée pour Hitler à Branau est impensable, alors que la tombe de Mussolini à Predappio est un lieu sacré pour les fascistes ».

Pèlerinage à Predappio

En effet, Predappio est la principale destination d'un étrange pèlerinage : un tourisme rapide qui n'apporte guère de bénéfices à cette petite ville, si ce n’est le bonheur des ses commerçants. D'abord une visite de la tombe du Duce dans le cimetière municipal. Ensuite, une halte dans les boutiques de souvenirs dont les grandes baies vitrées donnent sur la rue Matteotti (député socialiste tué par des miliciens fascistes) et sur la rue de Rome (difficile ici de ne pas penser à la Marche sur Rome qui marqua l'ascension de Mussolini au pouvoir en 1922). Enfin, départ vers la mer ou les montagnes environnantes, après avoir fait le plein de gadgets évoquant la période fasciste. Ces boutiques vendent des bustes et des statuettes à l'effigie du Duce à partir de 25 euros et des drapeaux de toutes sortes : du tricolore classique orné du faisceau du licteur à des bannières qui arborent l'insigne de la SS, police hitlérienne, en passant par des imprimés représentant la croix gammée. Il est même possible d'y trouver le dessin qui ornait la Xmas (une tête de mort avec une rose entre les dents), flottille de Junio Valerio Borghese (celui-là même qui tenta, en 1970, un coup d'Etat destiné à instaurer un régime militaire en Italie) qui fut active de 1943 à 1945 aux côtés des nazis. Mais il y a aussi des babioles à 5 euros pour les petits budgets, et plusieurs modèles de matraques : à l'effigie du Duce ou noires et télescopiques pour les plus durs. Les plus fantaisistes peuvent acheter le fez colonialiste, le calendrier fasciste ou le vin Sangiovese du Duce (produit dans la région natale de Mussolini) pour les touristes prosaïques.

La tête de Salazar

Ce commerce d'un nouveau genre n'échappe pas à João António Pais Lourençoau, le maire de Santa Comba Dão, au Portugal, qui voudrait que la statue de Antonio de Oliveira Salazar (dictateur de 1932 à 1968) soit mise en évidence. Celle-ci a été détruite durant la Révolution des Œillets, et il n'en reste aujourd'hui que la tête, conservée à la mairie. Mais le dictateur, élu en mars 2007 dans le programme télé Os Grandes Portugueses ('Les plus grands portugais') comme étant le plus remarquable de ses compatriotes, mériterait également, selon le maire, un musée et des boutiques pour la vente de tee-shirts et de statuettes à son image.

Cependant, pour le moment, malgré les manifestations de l'association nationaliste TIR (Terra Identidade Resistencia) et les polémiques qui opposent les partis de gauche et le bloc des modérés-conservateurs au sujet de la construction du musée, la seule chose évoquant Salazar est une petite plaque dédiée à « l'homme aimable qui a gouverné et n'a jamais volé » sur le mur de sa maison natale, bâtiment vide et croulant dans le hameau de Vimieiro.

Franco et la réconciliation nationale

Le Generalísimo Francisco Franco (dictateur de 1936 à 1975) fut plus avisé que Salazar puisqu'il songea lui-même à construire son mausolée. La Valle de los Caídos est un ensemble grandiose, comprenant une énorme basilique souterraine surmontée d’une croix en pierre d'une hauteur de plus de 150 mètres ainsi qu'une abbaye bénédictine. Selon l'idée originale du Caudillo, ce lieu aurait dû commémorer les morts des deux camps de la guerre civile espagnole, dans l'optique d'une éventuelle réconciliation nationale. Mais l'endroit est controversé : il fut construit par les prisonniers politiques républicains, et le premier homme à être enterré là, suivant l'ordre donné par Franco lui-même, fut Jose Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange Espagnole. Et c'est ici que, chaque année, le 20 novembre, date commémorant la mort de ces deux représentants fascistes, plusieurs milliers de nostalgiques franquistes et phalangistes se réunissent pour commémorer leurs héros. Un projet de loi du Parlement espagnol vise à dépolitiser le lieu afin de lui rendre sa fonction religieuse.

Hitler décapité

Mais chaque pays européen a une attitude complexe et contradictoire par rapport à son passé sombre. Rares sont les traces restantes des gouvernements collaborationnistes, telle la maison de Vidkun Quisling à Oslo (politicien norvégien à la tête du gouvernement fantoche soutenu par les nazis), qui est à présent devenue un centre d'études sur l'Holocauste. Dans plusieurs pays, on a voulu éviter de créer des lieux de mémoire pour les néo-nazis et les néo-fascistes. Ainsi, les dépouilles de certains dictateurs ou leaders nationalistes furent ensevelies dans l'anonymat : tel fut le cas de Jozef Tiso (qui fit de la Slovaquie une alliée des forces de l'Axe), mais aussi du fondateur de la Garde de Fer roumaine, Corneliu Zelea Codreanu, ainsi que de nombreux dignitaires allemands.

En Allemagne particulièrement, on a voulu effacer toute trace du nazisme. Cependant, le célèbre « Nid de l'aigle », chalet-forteresse proche du Berghof où Hitler se retirait en compagnie d'Eva Braun et des dignitaires du parti, est aujourd'hui à la fois un restaurant et une attraction touristique, et ceci n'est pas seulement dû au panorama qu'il offre. La mémoire du Troisième Reich reste toutefois une période controversée. Dernier exemple en date? La tentative du siège berlinois du musée de cire de Madame Tussauds, en juillet 2008, d'exposer une reproduction du Fürher, coûtant 200 000 euros. Une dizaine de minutes après l'ouverture du musée, Frank L. décapitait la statue, se rendant ainsi responsable du « premier attentat réussi contre Hitler ».