Société

Profession : nègre de fac

Article publié le 18 juin 2009
Article publié le 18 juin 2009
Ils sont payés pour écrire les mémoires et les thèses des autres. En France, la sanction existe mais n’est pas souvent appliquée… Enquête sur ces plumes savantes de l'ombre.

Nicolas est un étudiant et, comme beaucoup, il doit travailler pour payer son loyer et ses quelques sorties. Si son sort est banal, ses extras ne le sont pas : il est nègre d’université. « C’est un des rares métiers intellectuels pour lequel je peux être rémunéré à mon âge. » 24 ans, et pas envie de bosser comme serveur dans un café ou vendeur de fringues. Plusieurs annonces trouvées sur des sites Internet de jobs étudiants suggèrent que Nicolas n’a rien du cas isolé. Mais les universités sont muettes à ce sujet. Sur les neuf contactées pour cette enquête, une seule a répondu. Il s’agit de Paris 8 : « Ces pratiques étant illégales, nous n’avons rien à dire à ce sujet. Si vous souhaitez avancer, ne vous adressez pas aux services communication des facultés. » Message reçu.

Nicolas et son patron : une affaire qui roule

Nicolas lui, ne rechigne pas à raconter les dessous de son gagne-pain. Il rencontre son employeur par l’intermédiaire d’un ami. Diplomate trentenaire, marié avec deux enfants, Hicham vient du Golfe, mais ne roule pas sur l'or. Quand Nicolas lui réclame 750 euros par mois pour la rédaction d'une thèse s'étalant sur deux ans, il se dit incapable de payer une telle somme. Ils se mettent finalement d’accord sur le montant de 600 euros mensuels. Hors taxe, bien sûr.

« Les sciences sociales, c'est quand même pas mal de branlette »

Si Hicham est prêt à débourser une telle somme pour son diplôme, c’est qu’il n’en est pas à sa première expérience avec Nicolas. Ce dernier a déjà rédigé deux mémoires pour son compte, gratifiés respectivement de 15 et 16 sur 20. Hicham a payé, en plusieurs fois, 2 500 euros pour les 90 pages du premier, et 4 000 euros pour les 150 du second. La thèse devra faire 500 pages environ, soit 15 000 euros sur deux ans.

Pour les mémoires, Nicolas a passé quinze jours enfermé chez lui avec cinq ou six livres à chaque fois, à raison de six ou sept heures de travail quotidien. Les thèmes choisis sont assez analytiques, pour limiter le travail de recherche. Nicolas considère tout ça avec une pointe de mépris : « Les sciences sociales, c'est quand même pas mal de branlette. » Arrive ensuite le moment de la relecture par Hicham. C’est lui qui présente le mémoire devant des enseignants de l’université. Car cette fois, pas de doublure ni de souffleur : il doit donc avoir parfaitement intégré le travail de Nicolas.

Ce dernier juge pourtant très aisé de démasquer l’imposture, pour qui voudrait se donner la peine de chercher : « Le mémoire est nécessairement truffé de références personnelles. Je cite La raison dans l’histoire de Hegel en introduction. De là à lui expliquer tout le bouquin pour qu’il comprenne le lien… » Hicham pourrait jouer sur le fait qu'il n'est pas français, et qu'il a fait traduire ou corrigé son texte par un autre étudiant, ce qui peut être conseillé, dans certaines circonstances, par un directeur de recherche . Ici encore, pour Nicolas, pas de doute possible : « La tournure des phrases est typiquement française, c'est flagrant. On a d'ailleurs reproché à Hicham son style trop alambiqué. »

Des professeurs peu regardants

Aucune excuse pour les jurés ? Voilà ce que l'un d'entre eux, un professeur de médecine, répond quand on lui demande comment parer à l'imposture : « J'ai déjà suffisamment à faire avec les plagiats sans penser aux nègres. » Sur ce point, nombreux sont les témoignages à dévoiler une lacune du système de contrôle. Elle explique qu'il y a quelques années, elle a eu à évaluer un mémoire si remarquable, qu'il ne pouvait pas ne pas avoir été plagié : « Je lui ai demandé ce qu'il en était. Il a nié. Avec mon collègue, nous avons hésité. Nous lui avons donné une assez bonne mention, il est parti faire une thèse à l'EHESS et je n'en ai plus jamais entendu parler. Je continue à penser que si ce n'était pas un nègre qui avait fait tout le travail, il avait en tous cas plagié. » Le professeur en question refuse que son nom soit cité ici : « Je ne tiens pas à entrer dans une querelle déontologique avec mes collègues et étudiants. »

« Il est évident que vous pourriez rédiger un mémoire pour le compte d'autrui sans que je ne m'en aperçoive »

Autre exemple de l'impuissance du système universitaire en matière de contrôle, celui d'un enseignant d'université. Il se dit surpris d'avoir rencontré un étudiant au niveau de français insuffisant pour tenir une simple conversation. « Son directeur d'étude nous a assuré que c'était bien lui qui avait fourni le travail, et qu'il avait le niveau. » Encore au début de sa carrière universitaire, cet enseignant souhaite lui aussi garder l'anonymat, de peur de se voir reprocher par ses pairs de tels propos plus tard. L'omerta règne à l'université. Enfin, cet aveu alarmant de Michel Boudot, professeur de droit à l'université de Poitiers : « Il est évident que vous pourriez rédiger un mémoire pour le compte d'autrui sans que je ne m'en aperçoive. » Hubert Peres, professeur de sciences politiques de la faculté de droit de Montpellier, va encore plus loin et déclare : « A tort ou à raison, on ne se pose généralement pas la question. »

Quelle légitimité pour les diplômes ?

Qu'advient-il alors de la valeur des diplômes universitaires ? Hicham veut accéder au rang de docteur en relations internationales pour « toujours avoir un coup d'avance sur ses adversaires », comme il le confiait à Nicolas lors d'une de leurs entrevues. Il envisagerait même d'enseigner dès son retour au pays. Autant dire que l'imposture serait alors totale.

Des sanctions existent pourtant. Un étudiant surpris en train de tricher risque d'être interdit de tout concours ou examen pendant cinq ans. De quoi sérieusement plomber une carrière. Cette sanction recouvre de nombreuses réalités, du plagiat au recours au nègre ; mais n'est que rarement appliquée. Aucun chiffre n'est disponible à ce sujet. Parmi les nombreux étudiants questionnés à ce propos, aucun n'avait vu tel verdict appliqué. Aucun moyen de contrôle fiable, mis à part l'aveu de l'étudiant lui-même, et des sanctions non appliquées : voilà qui pousse au vice. 

Il va de soi que Nicolas redoute de se faire pincer. Voilà pourquoi notre « nègre » a requis l'usage d'un pseudonyme. Mais force est de constater que les risques demeurent infimes. Pour lui, le principal problème est ailleurs : forcé de rester dans l'ombre, il est privé de toute reconnaissance. Et en trois ans de recherche, il s'est forgé une culture solide dans le domaine étudié. « Je n'y avais pas prêté attention au début, mais quand j'ai vu les notes obtenues, je dois avouer que j'ai été très frustré ; surtout qu'à l'époque je ne réussissais pas très bien dans mes études personnelles. » Pour combler ce vide, il raconte son aventure à qui veut l'entendre, histoire d'obtenir l'admiration de ses amis, faute d'obtenir celle de ses pairs. « Sur mon CV, je mentionne une étude réalisée pour le compte d'une ambassade. Si Hicham le savait, il ne serait pas content. »