Société

Pourquoi l'Europe devrait oser être ennuyeuse

Article publié le 26 juillet 2006
Article publié le 26 juillet 2006
Plus d’un an après que les Néerlandais et les Français ont rejeté par référendum le texte de la Constitution européenne, les médias ne cessent de parler de « crise ». Or, le projet européen est toujours en vie et se porte plutôt bien.

Quelques eurodéputés d’envergure, soutenus par les chefs des États membres traditionnellement fédéralistes, comme le Premier Ministre belge Guy Verhofstadt, estiment que seul un mouvement fort vers les « États-Unis d’Europe » inscrit constitutionnellement, pourrait actuellement sauver l’Union européenne. Face à cette proposition, les eurosceptiques anglais gémissent et ressassent des « Je vous l’avais bien dit ».

Pourtant quand il s’agit de prendre des décisions importantes, l’Europe n’est pas en crise. Seule l’image qu’elle renvoie d’elle-même connaît actuellement une remise en cause et ceci aurait facilement pu être évité. Loin d’être la solution, la Constitution est, en fait, le problème. Plus vite, nous aurons tourné la page, mieux ce sera.

Trois leçons à tirer de la débâcle

Primo, l’échec de la Constitution était inévitable. Le projet constitutionnel équivalait essentiellement à une stratégie de relations publiques mise en place pour attirer l’attention des Européens de base, encourager leur participation au débat démocratique et, par conséquent, les convaincre que l’UE mérite d’être aimée.

Cependant, la participation politique ne renforce généralement pas la légitimité. La théorie est encore plus vraie concernant les questions européennes qui, pour la plupart, ne sont pas suffisamment importantes pour inspirer les électeurs.

Au cours des derniers référendums, les citoyens européens n’ont démontré ni connaissance, ni intérêt pour le texte constitutionnel en particulier, ni même pour les politiques communautaires. Ils se sont contentés de blâmer l’Union pour les nombreuses frustrations qu’ils éprouvent quant à leurs vrais sujets de préoccupation, à savoir la mondialisation, l’immigration et les dépenses sociales.

Deuxio, le traité de Rome régulièrement modifié, qui n’est rien d’autre que la Constitution de facto de l’Union européenne, a depuis longtemps fait ses preuves et fonctionne parfaitement bien.

Au cours des dix dernières années, l’UE a créé un marché unique, une monnaie unique, une politique étrangère et de sécurité intérieure plus efficace, tout en réussissant son élargissement de 15 à 25 États membres. Récemment, la question du budget a été réglée, une directive sur les services a été adoptée et désormais, même les États-Unis tendent vers une politique plus « européenne » envers l’Iran.

Aucun pays ne rejette sérieusement son appartenance à l’UE. Au contraire, de solides majorités soutiennent la mise en œuvre de réformes progressives dans des domaines aussi variés que l’énergie, la lutte contre le terrorisme ou les thèmes inscrits dans la Constitution.

Tertio, il n’existe pas de déficit démocratique en Europe. La surveillance conjointe des gouvernements nationaux élus démocratiquement et des eurodéputés élus au suffrage direct, associée au système de « freins et contrepoids » qui ferait rougir de fierté l'ancien Président américain James Madison, suffisent à garantir une prise de décision efficace.

En outre, aucun sondage démontrant que les Européens ont autant ou davantage confiance en les institutions politiques européennes qu’en leurs propres institutions nationales n’existe.

Le temps de l’action

Le chemin à suivre est évident. Il est désormais nécessaire de résoudre les problèmes de manière plus pragmatique, et surtout les questions urgentes telles que le terrorisme, la coordination des politiques étrangères et la surréglementation.

De modestes réformes du traité devraient être entreprises tranquillement, pratiquement et petit à petit –soit le contraire-même de la stratégie de relations publiques sous-jacente à la Constitution manquée.

Personne ne défilera dans les rues de Paris ou d’Amsterdam pour s’opposer à une réorganisation de la politique diplomatique de l’UE ou à un changement dans les équilibres électoraux sauf, bien sûr, s’il est encore question d’une nouvelle Constitution. Car l’UE possède une arme secrète : ses politiques sont terriblement rébarbatives.

Les politiciens savent bien tout cela, mais ils sont dans une situation pour le moins difficile. Ils savent que l’UE ne peut avancer que grâce à une politique des petits pas. Ils savent aussi que la Constitution, dans sa forme actuelle (et probablement dans n’importe quelle autre forme), est morte.

Cependant, une petite minorité bruyante, particulièrement concernée par la question européenne, et ce plus particulièrement dans le « microcosme bruxellois », considère ce pragmatisme comme une hérésie, voire une trahison du rêve fédéraliste.

Lorsque le Président de la Commission, José Manuel Barroso, a récemment appelé à la mise en œuvre d’une politique « à la Elvis Presley », c’est à dire « moins de paroles et plus d’action », il a essuyé une attaque virulente de la part des députés européens, l’accusant d’assassiner la Constitution en ne gardant que ses « meilleurs morceaux ».

Les hommes politiques nationaux, trop malins pour se laisser prendre à ce jeu, se livrent en revanche à des exercices rhétoriques stériles.

À l’approche du Sommet européen, le Premier ministre néerlandais, Jan Peter Balkenende, estime que l’Europe a besoin d’une Constitution, mais qu’elle ne doit pas être ratifiée par référendum. La Chancelière allemande Angela Merkel déclare que l’UE a besoin d’un traité et d’un « avenir constitutionnel » aux contours incertains. La ministre autrichienne des Affaires étrangères, Ursula Plassnik, pense, quant à elle, que « d’ici 2009 au plus tard, nous saurons ce qu’il y a à faire pour l’avenir. » Tarja Halonen, la Présidente finlandaise, se révèle un peu plus honnête en rejetant catégoriquement le terme de « Constitution » en faveur du traditionnel « traité fondamental ».

Nous observons ainsi les derniers sursauts de la rhétorique européenne traditionnelle des années 50. L’Union européenne n’a plus besoin de clamer l’idéal d’ « une union sans cesse plus étroite » pour justifier son existence.

Peu à peu émerge la rhétorique de la confiance en soi convenant parfaitement à une institution politique mature, riche de beaucoup plus de succès que tous les États-nations du monde actuel.