Société

Portugal : tais-toi et marche !

Article publié le 26 septembre 2007
Article publié le 26 septembre 2007
Les faits parlent d’eux même au sein de la Grande Muette portugaise : les soldats « disciplinés » sont obligés de se taire et de signer leurs contrats.

« Techniquement, David Pereira a été ‘kidnappé’ parce qu'il est retenu contre son gré et contre la loi, » expliquait Antonio Lima Coelho, 48 ans, sergent chef de l'Armée de l'air portugaise et président de l'Associação Nacional de Sargentos] (ANS),

lors d’une conférence de presse en novembre 2006. 9 mois plus tard, l'armée portugaise décidait de sanctionner Coehlo pour ses propos en l’emprisonnant pour une journée.

« J'ai été enfermé dans une pièce dans mon unité. On m'a donné des journaux, j'ai pu écrire et lire puis préparer ma sortie. Quand j'ai été libéré, j'ai répété à la presse ce que j'avais dit au général la nuit précédente, quand il m'a appelé pour me dire que j'allais être mis en prison. Je ne suis pas coupable du fait que l'on me reproche. Mais je ferai toujours mon travail de militaire. »

Le sergent Coelho est entré en fonctions en 1978. Depuis son entrée au sein de la Grande Muette lusitanienne, il a connu cinq procédures disciplinaires militaires. En novembre, quasiment en même temps que lui, un de ses collègues était enfermé pendant cinq jours à cause d'un commentaire jugé déplacé. 50 cas similaires ont été déoncés ces deux dernières années.

Si les soldats portugais ne peuvent pas parler à la presse, il leur est également interdit de poser de simples questions à leurs associations au sujet de leur paie ou d'une éventuelle promotion.

La discipline ne sera jamais compromise

En 2001, le gouvernement portugais avait pourtant voté à l'unanimité au Parlement une loi organique garantissant aux soldats professionnels le « droit d'association ». Paradoxalement, les officiers et les sergents en fonction – ainsi que le personnel retraité indépendant de l'armée – ne sont pas libres de collaborer et de participer à des discussions militaires, des ateliers et des manifestations.

C’est en 1988 que les revendications commencent : les sergents se rassemblent dans pour évoquer la nécessité d'une organisation indépendante censé prendre en charge leur santé et leurs droits sociaux. En août dernier, une nouvelle loi créait la polémique, limitant le nombre de personnes pouvant être élus en tant que membres du conseil.

Des associations militaires et des syndicats ont certes réussi leur pari dans des pays comme les Pays Bas, le Danemark, la Belgique, l'Irlande ou l'Allemagne. Ce qui n’a pas diminué mais au contraire « accru leur sens du devoir ou de la discipline » comme le souligne Coelho.

« Les leaders militaires se défendent en disant que de telles actions compromettent la discipline des forces armées. Mais ce n'est pas parce que je suis le président d'une association que je suis devenu un soldat indiscipliné ! Faire partie d'une association renforce mon degrè de responsabilité. Nous sommes en train de créer une situation plus dangereuse en punissant les soldats de la sorte. »

L'infliction méditerranéenne

La majorité des soldats jugés ‘fautifs’ par leur hiérarchie sont confinés dans des casernes en guise de punition, le long de la frontière ibérique où le gouvernement espagnol prévoit aussi de travailler à cette loi non implantée. « C'est étrange », dit Emmanuel Jacob, secrétaire général de l'Organisation européenne des associations militaires (EUROMIL).

Son collègue Jorge Bravo Alvarez, 47 ans, président d'une autre association espagnole, l’AUME, a été emprisonné en janvier dernier après s'être exprimé devant la Guardia Civil de

Madrid, au sujet d’un accident d’hélicopète en Afghanistan où 17 Espagnols avaient trouvé la mort. « Il a été traité comme un prisonnier dangereux », précise Jacob. « Les conditions étaient terribles – pas de télévision, par d'accès à internet, pas de livres. Mais il reste optimiste et il veut continuer la lutte ».

En Italie, le droit d’association des militaires est aussi largement débattu. « C'est la culture du sud », estime Jacob. « Les gouvernements ont peur qu'une fois que les soldats obtiennent leurs droits, ils perdent leur discipline. » Coelho en appelle lui à l'histoire pour expliquer le phénomène. « Le Portugal a longtemps été dirigé par une dictature, largement soutenue par l'armée. Les petits grades ont peut-être apporté la démocratie à travers une révolution en 1974, mais ils refusent toujours de donner une voix aux soldats. »

L'Europe, non merci !

« Nous avons approché les autorités en expliquant que quelque chose allait clairement de travers, tout en avançant des points positifs et des arguments », poursuit Jacob, expliquant que par manque de conviction, la Commission européenne « ne pouvait pas faire de ce problème une priorité » – mais que c'était certainement une « question à régler entre les Etats membres ».

Quant au point de vue de Coelho sur les 2 000 militaires portugais actuellement stationnées en Afghanistan, au Liban , en Bosnie, au Kosovo, dans les anciennes colonies portugaises et dans l'Est du Timor, il est simple. « Pourquoi est-ce que la loi, que des millions de Portugais ont prêté serment de respecter et de défendre – même au péril de leurs vies ne s'applique pas à nous, chez nous? »

L’EUROMIL attend actuellement les résultats de plusieurs réunions ayant eu lieu durant tout le mois de septembre avec le ministère de la Défense portugaise. Les représentants des socialistes au gouvernement et les sociaux démocrates de l'opposition ont refusé de rassembler d'autres délégations parlementaires le jour d'avant. Quant à l’actuel président de l'Union européenne, José Manuel Barroso, il ne s'est pas exprimé sur le sujet.