Société

Pologne : la femme au foyer de merde

Article publié le 26 juillet 2017
Article publié le 26 juillet 2017

Des pâtes dans la bouilloire ? Du rosbif au vin rouge qui mijote dans du Prozac ? Et à la maison, c’est le bordel ? Alors vous êtes au bon endroit sur la page Facebook de l’anti-femme au foyer polonaise : la ChPD. Tour du propriétaire.

Le ChPD est un titre, presque comme un doctorat. Un doctorat en désordre, en paresse et surtout en laisser-faire. La « Chujowa Pani Domu » (femme au foyer de merde), alias ChPD, est totalement inutile pour les tâches ménagères. Même pas besoin d’enlever vos chaussures quand vous entrez : elle n’a pas passé la serpillère.

Dans le réfrigérateur, des aliments sont périmés depuis déjà une semaine. Elle porte des t-shirts avec écrit « It’s not PMS. It’s you. » (« Ce n’est pas mes règles, c’est toi », ndlr). Elle aime citer Agatha Christie, la proclamant marraine du projet car elle disait toujours trouver les idées pour ses romans policiers en faisant la vaisselle : « Cette activité est tellement stupide que ça me donne tout le temps des pensées suicidaires ». Elle cite également l’artiste serbe Marina Abramović, qui raconte merveilleusement bien les petites anecdotes sur les travaux ménagers : « Cuisiner, c’est le début de la fin. Après vient l’ennui, la maladie, et la mort. »

Pain, spaghetti, cyanure

Toutes ces histoires de « gestion de merde des tâches ménagères » sont rassemblées sur une page Facebook polonaise du même nom. Dessus, vous pouvez voir des photos de femmes étaler de la pâte avec une bouteille de vodka parce qu'elles n’ont pas trouvé le rouleau à pâtisserie. Elles rêveraient de mettre le chien dans la machine à laver. Dès que l’envie les prend de faire le ménage, elles boivent une gorgée de pinard et attendent que ça passe. Le concept de Chujowa Pani Domu est clair : vous n’oublierez jamais d’éteindre le four si vous ne l’avez même pas allumé. Et pourquoi faire une liste de courses si c'est pour vous disputez avec votre mec et finalement, l’y envoyer ? Poulet, ail, spaghettis, cyanure, pain.

La femme au foyer de merde qui se cache derrière cette initiative s'appelle en vrai Magdalena Kostyszyn. Cette trentenaire travaille dans les relations publiques depuis de nombreuses années et possède un diplôme en philologie polonaise. Elle adore employer des gros mots et déteste les pyjamas. Son attitude anti-femme au foyer s’est révélée de manière assez innocente. Un vendredi, Magdalena décide de faire une lessive et place donc son linge dans la machine à laver. Puis, elle l’oublie. Pendant deux jours. Le dimanche, elle ouvre la porte pour tout de suite la refermer. Dans la foulée, elle active un double programme de lavage mais tag surtout sur son blog #ChPD. Résultat ? Une tonne de likes sur les réseaux sociaux.

Plusieurs années après la création de la page Facebook, Magdalena est suivie par plus de 600 000 autres femmes au foyer de merde. À tel point que les fans se sont impliqués dans l’organisation de la page et se soutiennent désormais mutuellement quand il s’agit de partager les meilleures parodies d’une maison parfaitement bien rangée ou une tarte fait main parfaite. Les commentaires sont très divers : « Je fais la même chose », « Tu n’es pas seule », « Je me sens déjà beaucoup mieux » ou « Il s’est passé la même chose avec ma machine à laver ! ». Petits et grands échecs finissent tous par être résolus.

De l'anti-femme au foyer au super-héros

L'année dernière, le magazine Wysokie Obcasy (Talons Hauts) a décerné le prix de « super-héros » à Magdalena Kostyszyn (« Superbohaterka ») pour la diffusion de « son attitude d’un comique mordant » vis-à-vis des tâches ménagères et le mode de vie des jeunes femmes au 21e siècle. Talons Hauts est un magazine complétant le célèbre quotidien Gazeta Wyborcza. Sont publiées les histoires des femmes qui luttent pour une plus grande égalité, la liberté et la « fraternité ». Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire a remercié la bloggeuse d’avoir « montré aux femmes qu'elles ne devaient pas être des femmes au foyer parfaites, mais saisir l’occasion d’être compétentes dans d’autres domaines ».

Dans le contexte plus large des rôles liés aux genres et des stéréotypes sociaux, la féministe et journaliste polonaise Anna Dudek pense qu’étrangement, la génération de nos grands-mères était plus visionnaires que celle de nos mères. « Un homme ne doit pas trop boire, c’est lui qui rapporte l'argent à la maison. Il doit avoir l’air un peu plus gentil que le diable », disait-on à l'époque. Pourtant, les femmes de cette même génération avaient également des attentes assez élevées d’elles-mêmes : « Elles frottaient le sol, faisaient à manger, mettaient des enfants au monde et géraient la maison à faire pâlir des femmes au foyer parfaites ». Heureusement, il y a maintenant Magdalena Kostyszyn.

Le désordre c'est l'ordre

Aleksandra Magryta, membre du collectif féministe Info Service Feminoteka, explique qu’en ce qui concerne les tâches ménagères, beaucoup de femmes se voient encore attribuer directement le rôle. Bien que les hommes participent davantage aux tâches ménagères qu’il y a 50 ans, ce rôle reste principalement dévolu au genre féminin, comme le montre la dernière étude de l'OCDE. « Pourtant, les tâches domestiques ne nécessitent pas de super-gènes ou de compétences particulières que seules les femmes possèderaient. Les hommes pourraient sans aucun doute faire face aux défis que représentent les tâches ménagères. » Même si certains se sèchent les cheveux avec un aspirateur.

Même la bloggeuse Matylda Kozakiewicz, très suivie en Pologne, a érigé la femme au foyer de merde en idole : « Dois-je prétendre que je ne mange pas et que je ne dors pas ?! J'aime ma vaisselle sale et mon lit défait. Ce sont mes petits succès dans la compétition pour le titre de ChPD, elle est mon idole et je préfèrerais lui laver les pieds plutôt que de nettoyer mes assiettes ». Chaque jour ChPD reçoit beaucoup de messages, de photos et de commentaires. ChPD est une anti-héroïne Et montre aux gens qu'il est normal de vivre dans le désordre. Une solution pour vaincre une bonne fois pour tout cette satanée charge mentale.

Article original en tchèque écrit par Irena Dudová. Traduction: Julia Miesenböck.

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En partenariat avec jádu, le jeune magazine tchéco-allemand du Goethe-Institut de Prague.