Société

Politique d'accueil des réfugiés : un fossé grec colossal

Article publié le 9 juillet 2015
Article publié le 9 juillet 2015

En une des média européens, la situation financière de la Grèce, les réponses à ses enjeux économiques, ainsi que ses antagonismes politiques font les gros titres, au détriment d'une toute autre histoire, celle de la politique d'accueil des réfugiés. 

À l'instar de l'Italie, la Grèce est actuellement un des deux seuls pays européens confrontés au nombre de réfugiés entrant sur leurs territoires, une situation contradictoire qui laisse perplexe.

Les îles de Crète, Santorin, Lesbos et Kos  - entre autres - sont les points d'entrée principaux des réfugiés qui tentent de gagner les pays de l'Union européenne. Rien que cette année, les chiffres officiels atteignent les 55 000 réfugiés. Officieusement, les chiffres tendent à être beaucoup plus élevés, si on comptabilise les migrants essayant d'entrer en Grèce sans succès. Déjà, les chiffres officiels submergent les agents des Centres d’accueil grecs pour les Réfugiés : en sous-effectifs, ils rencontrent des difficultés à recevoir les réfugiés dans des conditions décentes.

Toutefois, ce ne sont pas les chiffres croissants de réfugiés en eux-mêmes qui posent problème, mais davantage le manque de structures opérationnelles, de volonté à traiter ces personnes de manière correcte. Yonous Muhammadi, Président du Forum grec pour les Réfugiés à Athènes, ancien réfugié lui-même, en est intimement convaincu.

Dès 2001, il s'occupe des réfugiés. Il a d'ailleurs subi le traitement réservé aux personnes exclues de la société grecque, ce qui lui donne des arguments contre la manière dont les autorités tentent de gérer les chiffres croissants des réfugiés entrant sur le territoire. Selon lui, la Grèce n'arrivera jamais à rien en les empêchant de trouver un havre de paix dans un autre pays de l'Union.

« La Grèce n'a jamais pris conscience du problème »

« Vous ne pouvez empêcher les réfugiés de gagner l’Europe en utilisant des politiques restrictives telles que des murs, la fermeture des frontières ou encore Frontex, c'est impossible. Lorsque les pays de ces personnes, comme la Syrie, subissent des bombardements, un mur sera le cadet de leurs soucis, ils choisiront toujours une autre voie d'entrée. »

La situation des réfugiés ne s'améliore cependant pas, même s'ils trouvent une autre voie et réussissent à entrer dans le pays choisi. Les infrastructures nécessaires à leurs besoins restent insuffisantes à différents niveaux, je cite pour exemple les bureaux d'accueil des réfugiés : il existe un bureau central réservé aux réfugiés basé à Athènes : au lieu de coordonner le processus d'accueil depuis Athènes à d’autres bureaux ouverts sur l'ensemble du territoire, ce « bureau central » est en réalité le seul bureau.

Il n'existe dans toute la Grèce aucun lieu de relais pour les réfugiés afin qu'ils puissent procéder à une demande d'asile, ils se trouvent donc dans l'obligation de se rendre à Athènes. Ce bureau n'est même pas assez grand : pour le moment, seules 70 personnes y travaillent, elles ne peuvent traiter que de 15 à 20 dossiers de demande d'asile par jour. Tous les autres réfugiés doivent attendre et vivre dans la clandestinité jusqu'à ce que les autorités trouvent les moyens de traiter leurs cas. Puisqu'Athènes est le seul lieu de traitement des dossiers, les conditions de vie se détériorent de jour en jour.

Il n'y a pas assez de logements d’urgence pour les réfugiés, ce qui signifie qu'ils doivent dormir dans des parcs publics ou des bâtiments inoccupés sans eau ni électricité.

« Les raisons de ce problème persistant trouvent leur explication dans l'histoire du pays », explique Yonous Muhammadi. « La Grèce n'a jamais pris le problème à bras-le-corps. » En refusant d’admettre son statut de terre d'immigration, en refusant de reconnaître la nécessité de certaines structures, les autorités ont posé les bases des conséquences actuelles.

« C’est là le vrai nœud du problème parce qu'en Grèce il n'existe aucun système d'accueil des réfugiés à leur arrivée. Le manque d’hébergements et l’absence de politique migratoire effective creusent un fossé colossal, terreau favorable à certains groupes d’extrême droite pour alimenter leurs discours de haine. »

La plupart de ces groupes prononce leurs discours de haine sur la place publique. Yonous Muhammadi précise que les migrants sont invectivés, même le Forum grec pour les Réfugiés a été vilipendé. Les Athéniens sont constamment préoccupés par les difficultés de gestion des chiffres croissants de migrants, ils se sentent souvent submergés par la situation.

Murs et mines antipersonnel

Parallèlement, les professionnels du tourisme s'interrogent sur les éventuels inconvénients que représente le nombre élevé de migrants dans la ville d'Athènes. Mais au lieu de changer cette situation en implantant des centres d’hébergement dans différentes villes, le gouvernement ne fait même pas d'efforts (le remboursement de la dette est un sujet bien trop préoccupant aux yeux de l'État).

« Quelle que soit la ville, les municipalités et les autorités locales n’assument pas leurs responsabilités face à la situation. Si le gouvernement décidait d'implanter un centre d’accueil à l'extérieur de la capitale, les autorités locales, les municipalités, toute la population manifesteraient contre le projet... ils refuseraient catégoriquement l'implantation de ce centre d'accueil, ils s'opposeraient totalement à l'arrivée de migrants dans leur localité, ils invoqueraient qu'ils ne veulent pas de criminalité chez eux, etc., etc. »

En restant campées sur cette position, les municipalités oublient qu'elles perpétuent des stéréotypes dans l'esprit de la population. « Comment pouvons-nous nous attendre à ce que la population approuve l’ouverture d'un nouveau centre pour les réfugiés si les autorités locales elles-mêmes n'en veulent pas davantage ? », se demande Yonous Muhammadi.

Ces stéréotypes sont également véhiculés par les médias. Par exemple, ils font le raccourci entre demandeurs d'asile et criminalité. Dans l'esprit des Athéniens, les médias renforcent l'idée que les migrants dégradent leur ville et leur pays. Mais un aspect n'apparaît jamais dans les média grecs : 

« La Syrie, la Turquie, l'Iran sont des pays dont les frontières sont difficiles à franchir puisque les migrants sont visés par des tirs de snipers. Il faut survivre aux mines antipersonnel et franchir de hauts murs. Alors que quitter la Grèce est bien plus aisé pour les demandeurs d'asile. »

Il faut souligner que la Grèce n'est qu’une « escale » pour les réfugiés. Ce n'est pas la destination finale de nombreux migrants qui entrent en Europe afin d’y trouver sécurité et liberté. La Grèce n'est qu'une des voies les plus empruntées pour entrer dans Union européenne. Mais en omettant le fait qu'un grand nombre de réfugiés arrivant en Grèce n'envisage même pas de rester sur le territoire, les médias influencent la population qui pense à tort que, plus tôt ces migrants partiront, mieux cela vaudra pour leur pays.

« Nous savons à présent que les enjeux des migrants, des réfugiés et des demandeurs d'asile ne sont pas que grecs ou italiens, il s'agit d'enjeux européens, voire internationaux. »

Article de Vivien Timmler, Martinaa Leljak et autres. Cet article est publié en partenariat avec cafébabel et le Forum 2015 des étudiants européens en journalisme (FEJS) organisé à Athènes, en Grèce, du 16 au 21 avril 2015.