Société

Plus il y a de dieux, plus on rit

Article publié le 12 juillet 2007
Article publié le 12 juillet 2007
Seule 2% de la population grecque n'est pas orthodoxe. Parmi cette minorité, on trouve les adeptes du polythéisme, qui vénèrent jusqu'à 12 dieux. Ils luttent pour être reconnu par l’Etat comme une religion à part entière.

« Je suis la femme d’église qui a le plus de responsabilités sur cette planète, » déclare Doreta Peppa, porte-parole d’Ellinais, l'une des associations polythéistes du pays. Ce courant religieux, qui croit en la pluralité des divinités s'est retrouvé depuis quelques mois sous les projecteurs médiatiques. Néanmoins, les fidèles de ce culte sont fortement divisés. Une galaxie de groupuscules qui se réclament tous du polythéisme sans pourtant parvenir à s’entendre sur une définition.

Dictateurs orthodoxes

Les locaux d’Ellinais se situent au rez-de-chaussée d’un immeuble érigé dans une petite rue à l'arrière de l’Acropole. Il y a des barreaux aux fenêtre et le bureau principal semble désert. A l’intérieur, quatre livres sont posés sur une petite étagère, face à une sculpture qui décore la pièce.

La grande 'prêtresse' Peppa surgit quelques secondes plus tard, décoiffée et les ongles soigneusement vernis. Depuis le 21 janvier 2007, après une cérémonie remarquée au Temple de Zeus de l’Olympe, elle jouit d’une grande célèbrité. Trois autres membres de l’association sont présents quand elle entame la conversation. D’une voix rauque, elle explique : « Nous sommes vraiment un mouvement religieux. La justice grecque nous a même reconnus comme tel. C’est l’Etat qui est en guerre contre nous », ajoute-t-elle. « Sa soumission à l’Eglise orthodoxe, traditionnellement conservatrice, ne nous laisse pas tranquilles. Nous ne luttons pas contre ses croyances mais contre le monopole religieux qu’elle impose au peuple grec.»

Le néopaganisme, une religion?

Peppa n’a pas exactement raison quand elle affirme que la justice a reconnu Ellinaïs. De fait, le mouvement a obtenu le label d''association culturelle à but religieux' par un tribunal. A l'heure actuelle, aucune procédure n’est prévue en Grèce pour obtenir un statut de 'religion officielle'. La seule solution, pour les cultes minoritaires, consiste à demander au ministère de l'Education et des Affaires religieuses un terrain pour y construire un lieu de culte. Cette étape validée, le groupe devient une 'communauté' à part entière. Il existe donc une nuance entre ce statut et celui de 'communauté spirituelle' auquel n’importe quelle association peut prétendre après avoir déposé une requête officielle auprès d’un tribunal, comme l'a fait Ellinais.

« Ce n'est qu'une fois que la communauté religieuse est établie physiquement qu'elle devient religion reconnue », précise Yannis Katistakis, chercheur et spécialiste en droit public international. « Il n’y a pas d’autre procédure légale », ajoute t-il. De cette façon, ces associations arrivent à obtenir les mêmes avantages que l’Eglise orthodoxe, notamment sur le plan fiscal.

Privilèges orthodoxes

L’article 13 de la Constitution greque garantit la liberté de culte à tous les habitants de cette péninsule du sud est des balkans. La Grèce se démarque cependant des autres Etats européens en matière de minorités religieuses. D’une part, la Constitution laisse le monopole à l’Eglise Orthodoxe. Autre exception, l’article 3 qui garantit constitutionnellement la protection des saintes écritures de la religion dominante, c'est à dire orthodoxe. C’est le seul texte en Europe qui comporte une telle particularité.

« Le système grec est un des moins laïcs du continent, »explique Ktistakis. L’Eglise orthodoxe touche de l’argent provenant des fonds publics, reçoit des subventions et les prêtres sont considérés comme des fonctionnaires. Rien n’est fait en contrepartie pour surveiller la gestion de cet argent. En somme, l'Eglise orthodoxe a tous les avantages d’une administration publique tout en conservant son autonomie dans certains domaines.

Poli-opinions

Les faits démontrent qu'il y a de nombreuses divergences d’opinion et de grandes rivalités entre les groupes, à priori semblabes, qui tentent de faire revivre l’ancienne tradition polythéïste hellénistique. « Le polythéisme est une religion antique que les Grecs ont pratiquée pendant de nombreuses années et qui fait partie de la mythologie nationale », déclare le père Kyriakos, représentant de l’Eglise orthodoxe.

« Pour obtenir le statut de religion », poursuit-il, « il faudrait arriver à un consensus entre les différents groupes. Or, il se trouve qu’ils luttent davantage entre eux que contre l’Eglise orthodoxe. »

Le Conseil suprême du polythéisme hellénistique (YSEE) a son siège au premier étage d’un immeuble modeste. Vêtus de robes d’un blanc immaculé, six prêtres -quatre hommes et deux femmes- commencent un rituel païen et dédient leurs prières à Zeus, Hera et les dix autres dieux grecs. Ils forment un cercle autour d’un autel que décorent de l’herbe, des statues, du vin et des encens qui envahissent la pièce de leur odeur violente.

Plus tôt, plusieurs autres membres ont apporté leur aide pour la touche finale de cette soirée. « Nous représentons la véritable religion autochtone de ce pays, » insiste Vlassis G. Rassias, un de ces membres. « Nous ne sommes absolument pas une association culturelle à but religieux ». Ce que ces fidèles polythéistes critiquent par dessus tout, c'est la « théocratie » que l’Eglise orthodoxe exerce sur le peuple grec et sur Ellinais.

« Ellinais a désinformé le peuple en opposant le polythéisme à l’Etat. Ils ne devraient pas provoquer des querelles en insistant pour célébrer leurs rituels sur des sites archéologiques. Ils essayent de nous mettre tous dans le même sac, » affirme Rassias. « Cela ne fait qu’agraver la situation, » confirme Ktistakis.

Lieu de culte au centre de la discorde

Ces sites archéologiques possèdent tous « une immense force énergétique », selon Peppa. Mais il faut obtenir la permission du ministère de la culture grec à qui ils appartiennent. « Même si l’Eglise orthodoxe voulait faire une liturgie dans des monuments comme l’Eglise Byzantine, il nous faudrait l’aval du ministère. Et nous ne l’obtenons pas à chaque requête, » explique le prêtre orthodoxe Kyriakos.

En dépit des tensions intestines ou des difficultés d’ordres légal et bureaucratique que les religions minoritaires doivent traverser pour être reconnues en Grèce, les polythétistes continuent à prier Athena pour fonder leur cause. En attendant des nouvelles de Niké, déesse de la victoire.