Société

Pino Papaluca : un Forrest Gump italien contre la mafia

Article publié le 17 mars 2011
Article publié le 17 mars 2011
L’Italie a la douleur dans l’ADN. Ses héros sont morts pour l’unité nationale, pour la libération du fascisme et des nazis lors de la seconde guerre mondiale, d’autres meurent depuis toujours pour le même motif : la lutte contre les mafias. Pour les remémorer un par un, Pino Papaluca, coiffeur-marathonien, a décidé de parcourir 30 km par jour, en traversant toute l’Italie.

Il a commencé à courir le 18 février à Castell’Alfero, dans la province d’Asti. Il a parcouru toute la Botte du Nord au Sud, de Garbagnate (Milan) à Paganica (l’Aquila), de Florence à Viterbo jusqu’à Palerme. Après avoir traversé toutes les régions italiennes, son aventure s’arrête le 19 mars 2011 à Potenza, à l’occasion de la « XVI journée de la Mémoire et de l’engagement » en souvenir des victimes de la mafia (environ 900 comptabilisées). A chaque étape, la société civile l’a accueillie et a parcouru une partie du chemin avec lui : étudiants, écoliers, association de volontaires, ONG, athlètes qui soutiennent cette cause, sympathisants ou simple curieux. Chaque étape est l’occasion de se souvenir d’une victime de la mafia, de parler de légalité et d’engagement civique et de visiter des lieux confisqués à la mafia.

Pino Papaluca, connu aussi comme le « coiffeur-marathonien », a choisi une façon particulière de célébrer l’unité italienne. Sa course itinérante s’appelle « La pace va per…corsa » (« La paix passe par…la course ») et a été conçu avec Libera pour remémorer les « héros » morts au service de l’Etat. Tombé pour avoir protégé un magistrat, pour voir dénoncé les abus et les collusions entre les institutions et les pouvoirs mafieux, pour ne pas avoir payé le pizzo (la somme d’argent réclamée par la mafia en contrepartie de sa protection), pour ne pas avoir respecté l’omerta, pour ne pas s’être plié aux logiques de Cosa Nostra, de la 'Ndrangheta, de la Camorra et de toutes les mafias enracinées en Italie.

« Ils ont donné leur vie pour un Italie plus propre, plus juste »

Eddi Cosina est l’une de ces victimes. Policier dans l’escorte du magistrat Paolo Borsellino, il est mort à 30 ans, le 19 juillet 1992, lors du massacre de la rue d’Amelio, à Palerme. Sa nièce Silva Stener lui a rendu hommage le 24 février 2011, quand la course de Pino Papaluca est passée par Trieste : « Mon oncle avait un respect sacré des institutions, il endossait l’uniforme de policier avec orgueil. Avant de partir en mission, il disait toujours à ma grand-mère que pour lui la mort la plus belle serait de reposer à côté du drapeau tricolore italien. Il est beau de célébrer l’unité de l’Italie en se rappelant de quelqu’un qui aimait tant l’Italie. »

« Il faut également se souvenir de cette partie de l’Italie, ces héros qui ont donné leur vie pour une Italie plus propre, plus juste, au sein de laquelle la loi et le droit deviennent le costume naturelle de la société civile », affirme Don Ciotti, fondateur de Libera – un réseau d’environ 1500 associations, groupes et écoles, principal point de référence italien contre les mafias et pour la légalité depuis 1995. La loi sur l’usage sociale des biens confisqués aux mafias, l’éducation à la légalité démocratique, l’engagement contre la corruption, les camps de formation antimafia, les projets sur le travail et le développement, les activités anti-usure… sont seulement quelques-unes des activités promues par Libera et son réseau actif dans toute l’Italie.

« 150 années d’unité italienne sont aussi 150 années de présence criminelle dans notre pays et autant d’années de résistance d’homme et de femme contre ce pouvoir négatif, poursuit Don Ciotti. Nous voulons remémorer les victimes d’aujourd’hui et celles d’hier. Actuellement nous devons parler d’un pays qui n’est pas divisé mais inégal. Notre Constitution ne parle jamais du Nord et du Sud mais d’un pays lié par les mêmes droits et devoirs. C’est pourquoi les politiques sociales et culturelles, comme celle du travail, doivent être les uniques bases pour la reprise. »

8 opérations au genou avant de courir pour la paix dans le monde

Libera a apporté ses capacités d’organisation, Pino Papaluca ses jambes. Il passe dix mois par an à couper des cheveux dans un salon de coiffure, les deux autres a courir autour du monde pour porter des messages de solidarité et de paix. Parmi les différentes « entreprises » d’endurance qu’il a réalisée : Moscou-Rome et Amman-Bagdad. Son histoire est exemplaire : « Je suis devenue marathonien après avoir subi huit interventions chirurgicales très délicates au genou que je m’étais cassé à vingt ans en jouant au football. Entre deux bistouris, la course m’a aidé à retrouver du souffle, du tonus musculaire et la force de serrer les dents. Puis c’est devenue ma vie », raconte-t-il.

« C’est la vrai Italie, pas celle des paillettes des talkshows »

Au cours de ce marathon il a parcouru environ 30 kilomètres par jour et a rencontré des centaines de personnes unies par la passion de la légalité. « C’est la vrai Italie, pas celle des paillettes des talkshows et de la télé-réalité présentée à la télévision », ajoute-t-il. L’histoire d’un jeune calabrais rencontré dans une station service dans la province de Trieste l’a touchée. Le jeune homme avait fui sa région pour trouver du travail sans avoir à se plier à la 'Ndrangheta. Pino Papaluca a également été frappé par le scepticisme de la plus grande partie des habitants du Nord de l’Italie, pour qui la mafia ne serait pas présente dans cette zone du pays.

Les étapes du parcours de Pino et ses rencontres avec la société civile sont rassemblées dans un journal quotidien publié sur le site de Libera. Aucun podium n’est prévu à la fin de cette entreprise sportive, mais une journée de réflexion : « A Potenza, le 19 mars, conclut Don Ciotti, il y aura un moment d’une importance fondamentale pour la ville et la région. L’occasion de dire clairement non aux diverses formes de complicité et d’omerta qui sont le terreau de la criminalité organisée : cette criminalité qui existe aussi dans la région de Basilicate (où aura lieu la journée contre la mafia le 21 mars, ndlr), et agit silencieusement, en développant des rapports avec les clans présents dans les régions voisines ».

Les vicissitudes de cette course sont racontées dans un journal de bord quotidien sur le site de Libera

Photos : Une (cc) RICCIO/flickr ; texte : avec la courtoisie de Libera