Société

Pegida : Pourquoi tout se passe à Dresde ? (2/3)

Article publié le 4 février 2015
Article publié le 4 février 2015

Les vraies réponses se trouvent souvent dans les bonnes questions. Pour expliquer l'ampleur du mouvement réactionnaire allemand Pegida, il faut s'interroger sur la ville où tout a commencé, Dresde, ainsi que sur sa culture politique et sociale très particulière. 

À l’ombre du phare

Un profond fossé s’est désormais creusé entre la population et la politique. Dans les médias régionaux, aucune discussion ouverte et conflictuelle à propos de la politique allemande n’a encore eu lieu. Les échanges sont limités à la division quasi dichotomique de l’opinion publique. Et cela passe inaperçu dans de nombreux débats. 

La discordance actuelle n’est cependant pas la première à témoigner d'un vaste fossé dans la société allemande contemporaine. Déjà après les attentats du 11 septembre 2001, tandis que la Saxe suivait la ligne de « solidarité sans limites » du chancelier allemand Schröder avec les États-Unis, les enseignants qui exprimaient une opinion divergente dans les salles de classes étaient rappelés à l’ordre. 

Insensibilité et désintérêt

Il existe un vieux proverbe allemand sur les trois métropoles saxonnes : « à Chemnitz on produit, à Leipzig on commerce, à Dresde on consomme ». Dresde a, dans son histoire, toujours eu un rapport particulier à l’État et à l’autorité. L'attitude distanciée face au système a toujours été reléguée au second plan. Ainsi, des penseurs critiques se sont réunis à Dresde sans jamais pouvoir s'épanouir, en raison de l’insensibilité de la société. L’exemple le plus parlant est certainement le groupe d’artistes expressionnistes Die Brücke (« Le Pont ») qui a rapidement quitté la ville en raison d'une absence totale de soutien. 

Par ailleurs, une chose fascine les observateurs depuis longtemps : Dresde affiche constamment un taux de participation électorale de 10% supérieur à celui de Leipzig, dont les habitants descendent pourtant plus facilement dans les rues. Le précédent le plus éloquent remonte à 1989, à l'époque où des manifestants néonazis se déplaçaient vers Dresde. En effet, ces mouvements - sévèrement combattus à Leipzig selon la devise « Leipzig prend place » (« Leipzig nimmt Platz » en allemand, ndt) - faisaient l'objet d'une relative tolérance au sein de la capitale saxonne. Une attitude étrange dans une ville souvent réputée pour sa prospérité tant sur le plan économique que socio-culturel. Dresde a également toujours pu compter sur un taux de natalité vigoureux. Ce développement, plutôt positif, s'est-il pour autant étendu à l'ensemble de la région ? La réponse est non. 

Après la chute du mur, la politique régionale de la Saxe s'est beaucoup concentrée sur le développement puis l'épanouissement de Dresde, considérée alors comme le phare du Land. Conséquence ? La ville connaît un véritable essor dans certains domaines, la population croît rapidement, tandis que la périphérie s'essouffle. En clair, le taux de natalité si élevé en zone urbaine fait défaut à la campagne. Avec comme résultat une hausse considérable des loyers en ville et l'effondrement progressif du marché immobilier en périphérie. Quand les citadins voient des crèches et des écoles pousser comme des champignons, les ruraux assistent à la fermeture soudaine de leurs écoles. Bref, tout se passe comme si le développement économique et social de la Saxe se faisait à deux vitesses. 

Dresde la victime

Dans ces zones d'ombres, laissées pour compte, un essaim d'individus commencera à se rapprocher des mouvements hooligans, incarnés par les supporters du club de la ville : le SD Dynamo Dresde. Symboles d'un univers xénophobe et violent, de nombreux fans ont depuis, rejoint les rangs de Pegida. Ces mêmes fans, contraints de s'acquitter d'amendes pour hooliganisme se retrouvent de plus en plus marginalisés par la Fédération allemande de foot qui les traite comme des parias. Les prémices d'une radicalisation ?

Le mythe selon lequel Dresde serait une victime s'alimente surtout par un fait historique. Le 13 février 1945, la ville est massivement bombardée par les Alliés. Dans la foulée, la tragédie sera largement instrumentalisée par deux principaux acteurs : d'abord par les Nazis qui reprennent le drame à leur compte, ensuite par l'État communiste, engagé dans une bataille idéologique contre l'Ouest. Chacun leur tour, ils exagèreront les nombres de victimes causées par les bombardements jusqu'à faire de Dresde une des villes les plus touchées par les ravages de la Seconde guerre mondiale.

Trop longtemps, citoyens et responsables politiques dresdois ont accepté cette manipulation des faits. Pis, au lieu d'affronter un pan de l'histoire nationale-socialiste de Dresde, beaucoup ont préféré se défiler. Cette attitude correspond bien au propre de la victimisation à savoir le syllogisme selon lequel l'Autre serait systématiquement méchant. En tenant compte de ce mythe, on comprend mieux l'éclosion d'un mouvement comme Pegida à Dresde, où nombreux sont ceux qui se sentent à nouveau confortés dans leur statut de victime. Un cercle vicieux duquel il faut sortir à tout prix… 

Cet article de Dietrich Herrmann / Heinrich-Böll-Stiftung a été repris grâce à une licence Creative-Commons

Lisez ici la première  partie de notre série consacrée à Dresde et au mouvement Pegida