Société

Paul Lewis, star du Guardian : « Le journalisme vit actuellement son âge d'or »

Article publié le 7 décembre 2011
Article publié le 7 décembre 2011
À seulement 30 ans, Paul Lewis a déjà été primé meilleur journaliste britannique de l'année et occupe le poste de « special project editor » au Guardian : tout ce qui est innovant se retrouve dans ses mains ou dans ses tweets. Grâce à son activité sur les réseaux sociaux, il a même élucidé un meurtre. Normal qu'il déclare ensuite : « Nous vivons actuellement l'âge d'or du journalisme. »

Paul Lewis  est à moitié espagnol : « Chaque été de ma vie, je l'ai passé en Espagne ». Il semble n'avoir jamais perdu son bronzage. Le foot, ça ne l'intéressait pas du tout , mais Paul Lewis ressemble aussi bien à Pep Guardiola qu'à José Mourinho, sauf qu'au lieu de rendre dingue les supporters de Chelsea, il rend fous les journalistes. Ainsi, les jeunes journalistes qui participaient à la première conférence YoungPress ,organisée par  StampMedia et qui se tenait à Anvers, lui tournaient autour comme des abeilles, tous pendus à ses lèvres. C'est avec un mélange d'éloquence et de timidité qu'il parle, lui qui a réalisé ses rêves et qui a saisi l'avenir du journalisme : « La seule différence entre vous et moi, c'est que vous avez un problème d'argent. Moi, je suis chanceux, je ne pourrais rêver d'un meilleur poste. »

Photo © StampMedia

Une capuche et un blackberry

Il a un style très british avec sa veste en tweed marron, son pantalon beige à pinces et ses chaussures en daim, auxquels s'ajoutent bien sûr les chaussettes colorées : vert clair ou bleu électrique. Il croise les jambes et prévient : « Je ne voudrais pas que tu surestimes mon rôle au sein du Guardian, je ne suis pas rédacteur en chef, il y a des personnes qui font des choses beaucoup plus importantes que moi ». En août, il parcourait les rues de Londres déguisé en anarchiste encapuchonné. Il fallait raconter les émeutes et pour cela un blackberry suffisait : « Oui, les 140 caractères de Twitter , c'est du journalisme, et même peut-être un peu plus, mais ils constituaient seulement la première phase de mon travail. Je publiais des photos instantanées et des enregistrements audio, puis je passais à la seconde phase : le live blogging , des articles de 60 mots pour le site, d'autres de 2 500 pour le journal. Puis j'ai été submergé d'appels téléphoniques : CNN, Al-Jazira, la BBC… Tous me demandaient de parler de ce qui était en train de se passer. »

Ses 50 000 followers sur Twitter sont aussi 50 000 collaborateurs. L'un d'entre eux lui a même permis de gagner le prix du « journaliste de l'année » aux British Press Awards2010. Il s'agit d'un manager financier de New York qui se trouvait à Londres pendant le G20, en 2009, et qui a filmé l'agression soudaine du marchand de journaux Ian Tomlinson avant que celui-ci ne s'écroule sur le sol. En retournant chez lui, il est tombé sur la police. « Les gens sont vraiment bons, seuls quelques-uns essayaient de gagner de l'argent en vendant le scoop. Ce manager n'a pas non plus partagé ni expliqué les raisons des protestations lors du G20, mais il a choisi un journaliste en qui il avait confiance pour remettre la vidéo entre de bonnes mains. Je lui en suis reconnaissant. »

Tout est une question de fichiers

« Innover, d'expérimenter de nouvelles techniques journalistiques à travers le crowd-sourcing »

Le rôle de Paul Lewis au sein du Guardian, c'est d' « innover, d'expérimenter de nouvelles techniques journalistiques à travers le crowd-sourcing (approvisionnement par la foule) », la source principale étant la société civile qui est active sur internet et sur les réseaux sociaux. C'est là que commence « l'âge d'or » selon Paul Lewis. Il suffit de penser aux grands évènements de 2011 : « Wikileaks, la mort de Kadhafi et de Ben Laden, les gaffes des hommes politiques, tout est une question de fichiers numériques. » Les citoyens participent à l'information, ils se substituent aux journalistes et ces derniers doivent savoir en profiter : « Nous sommes moins, mais nous pouvons puiser dans une source inépuisable de nouvelles. Une période donc très exaltante pour faire du journalisme. »

Et pour exercer ce métier, le Guardian est un endroit tout aussi exaltant. Après avoir étudié les sciences sociales à Cambridge, Paul Lewis entre au Guardian en 2005 grâce à un programme de stage (« traineeship »), qui n'existe plus aujourd'hui à cause du manque de ressources économiques. La révolution numérique, il l'a vécue de l'intérieur : « Quand je suis arrivé, la rédaction web était à l'étage d'au dessus puisqu'elle était considérée comme étant d'importance inférieure. Puis, une situation de parité a été établie, et aujourd'hui elle s'est inversée : c'est à la rédaction web de décider la ligne éditoriale, la couverture multimédia vient avant les autres et il n'y a plus de distinctions entre les journalistes. » Les vieux scribes ont fini par changer d'avis : « Ils se sont rendus compte qu'ils n'auraient jamais pu par le passé atteindreles 3 à 4 millions de lecteurs par jour ! »

Un journalisme no-profit

Pour revenir à cette phrase, aux problèmes économiques des jeunes journalistes, Paul Lewis n'a pas de baguette magique : « Il n'est pas sûr que ce type de journalisme trouve une solution à ces temps de crise. » Sa proposition à lui est radical-socialiste : « Comme pour les médecins et les enseignants, on doit reconnaître aux journalistes un rôle d'utilité sociale. On ira vers un journalisme financé de plus en plus par l'État, les fondations et la société civile. Et on regardera de moins en moins le profit. » Ce qui compte, actuellement, ce sont les idées. Son dernier projet concerne une recherche empirique sur les émeutes de l'été 2011 composée de centaines d'interviews et de 2,5 millions de tweets analysés. « Il y a de moins en moins de rédacteurs, il y a donc beaucoup de postes vides à combler : tous ont accès aux ressources et peuvent ainsi se faire remarquer. »Voilà le conseil que donne Lewis ... aux personnes de son âge.

Toutes les photos : © StampMedia/flickr