Société

Pas touche à Salazar !

Article publié le 12 décembre 2007
Article publié le 12 décembre 2007
Selon un récent sondage, l'ancien dictateur Antonio Salazar est toujours considéré comme le personnage le plus éminent du pays. L'explication de l'écrivain et universitaire Jaime Noguiera Pinto.

'Personnalité la plus importante de toute l'histoire lusitanienne' : le 25 mars dernier, c'est l'ancien dictateur Antonio de Oliveira Salazar qui obtenait ce titre envié. Le sondage réalisé sous la houlette de la BBC, auprès de 200 000 personnes, a été diffusé par la RTP, la chaine de télévision la plus regardée du pays. Cette victoire risque fort de faire basculer le pays dans une crise d’identité absolument profonde.

Car celui qui présida, de manière autoritaire et nationaliste aux destinées du pays durant 36 ans, a recueilli 41% des suffrages, devançant largement son ennemi de toujours, le secrétaire de l’organisation étudiante des Jeunesses communistes portugaises, Alvaro Cunhal, arrivé en seconde position avec 20% des voix. Ce plébiscite qui semble témoigner d'une certaine nostalgie de l’ère Salazar laisserait-elle libre cours à la formation d'une nouvelle coalition politique, sur les traces de l'ancien tyran ?

De Gaulle, Churchill, Franco

«Mettons tout de suite les choses au point, aucune tricherie n'a été possible lors de cette enquête. Ce sondage est l’expression claire et fidèle de l’opinion des Portugais », tient à préciser Jaime Nogueira Pinto, professeur à l’Université de Lisbonne, auteur d’une biographie du dictateur et notoirement connu pour avoir, à de multiples reprises, défendu la personne de Salazar dans diverses émissions de télé.

Alors que le Royaume-Uni désignait en vainqueur de ses personnalités Winston Churchill, la France plaçait elle en tête de son palmarès le Général de Gaulle. «Mais tous ces hommes ont un profil extrêmement semblable », justifie Pinto. « Ce sont des gens possédant un charisme hors du commun, des meneurs d’hommes, qui ont longtemps tenu les rênes du pouvoir, guidant leurs pays à l’écart des clivages fondamentaux de l’Histoire… »

Difficile d'imaginer si, dans la version espagnole du sondage, le nom du roi Juan Carlos était arrivé en seconde position derrière celui de Franco, avec qui, d’ailleurs, Salazar a flirté politiquement durant un certain temps. L’édition allemande, quant à elle, pour se débarrasser de cet encombrant problème a jugé bon d’annuler purement et simplement le nom de Hitler de la liste des personnalités éligibles.

Les quatre approches politiques sont évidemment différentes : en Italie ou en Allemagne, l’apologie du fascisme est un délit (sanctionné, de l’autre côté des Alpes, par la loi du 20 Juin 1952). De plus, l’opinion publique ne se montre pas tolérante avec les nostalgiques de la dictature.

Charisme ou politique

Si le Portugal reste reconnaissant à Salazar d’avoir tenu le pays à l'écart de la Seconde Guerre mondiale, le résultat d'un tel sondage peut-il avoir un effet réel sur la politique actuelle du pays ?

Nogueiro Pinto exclut catégoriquement cette possibilité : «il faut faire la distinction entre charisme et politique. : aujourd’hui tout le monde peut s’arroger en partie l’héritage spirituelle de Salazar. Ce n’est pas une question de gauche ou de droite : le signal d’alarme a retenti pour tout le monde. »

Un signal d'alarme alors ? « La corruption et l’immobilisme ambiants poussent parfois les honnêtes gens à la nostalgie », assène, imperturbable, l'écrivain. Il s'agit d'abord d'une question de crédibilité politique qui ne s'arrête pas aux rives portuguaises mais s'étend à d'autres pays européens. « Il y en a assez de voir s’étaler, à longueur de pages, les déboires conjugaux du couple Sarkozy tels qu’ils sont décrits par la presse française, ou d’assister en Italie au 'Vafanculoday' du comique Beppe Grillo qui déchaîne une sorte de révolution sur toutes les places du Bel Paese.»

Il faut néanmoins bien admettre que la classe politique portugaise, après avoir contribué à la naissance tant attendue du 'mini-traité' en octobre dernier lors du Sommet de Lisbonne, semble sortir en grande forme de ses six mois de présidence européenne, ayant révélé quelques uns de ses plus brillants esprits de synthèse dont la figure médiatique du président de la Commission, Barroso, n’est pas la moins emblématique.

«En politique, la chose qui prime c’est le respect : or, Salazar, grâce à son intégrité morale et dialectique et par ses compétences économique et financière force assurément le respect», affirme convaincu Nogueira Pinto. Pour quelques années encore ?