Société

Norbert Gualde: «Il faut limiter la propagation du virus de la grippe A. Pas l'inverse !»

Article publié le 27 juillet 2009
Article publié le 27 juillet 2009
La rumeur des «swine flu parties», littéralement «fêtes de la grippe porcine», a enflé en juillet. Le principe est saugrenu : attraper le virus de la grippe A (H1N1) et se fabriquer des anticorps avant qu’il ne devienne plus virulent. Allons-nous vers une course à l’immunisation ? Le point avec Norbert Gualde, professeur d’immunologie.

Elles ont fait la Une de certains journaux français en ce mois de juillet 2009 : les « flu parties » qui consistent à se coller aux personnes atteintes du virus de la grippe A dans le but de l’attraper soi-même, sont en fait une « légende urbaine ». Un seul témoignage isolé publié le 1 juillet 2009 dans le quotidien britannique The Independant, et l’affaire a fait le tour de la Toile. Si, sur le principe, cette pratique a déjà pu être observée dans le monde auparavant, elle n’est absolument pas appropriée dans le contexte actuel. Norbert Gualde, professeur d’immunologie à Bordeaux, nous explique pourquoi.

(Images: comicbase/ ephemerama/ Flickr)

Que pensez-vous des « flu parties », et de leur principe, même si elles ne semblent avoir eu lieu ? 

D'abord, deux éléments. La première est historique. Ce n'est pas vrai que depuis des siècles, on se mêle délibérément à des personnes malades afin d’être à terme protégé. Ce qui est vrai, c'est que depuis des temps ancestraux en Chine, lorsque la variole existait et que quelqu’un était infecté, on prélevait, au niveau des lésions cutanées, des vésicules [ampoules ou cloques] ou des croutes, du produit biologique, présent sur cette peau malade, pour en faire quelque chose d'un peu magique, que l'on administrait à des gens. En espérant que ce mode de transmission donnerait une maladie, une variole beaucoup plus bénigne, et qui à terme immuniserait. Sauf qu'il y avait bien entendu des accidents et la mortalité pouvait atteindre 20 %. Qui accepterait actuellement une approche thérapeutique qui aboutirait à un taux de mortalité s'élevant à 20 %, alors que tout le monde rêve d'un risque 0 ?

« Qui accepterait une approche thérapeutique avec un taux de mortalité s'élevant à 20 % ? »

Ensuite, en se disant « elle n'est pas très grave, contractons la grippe et nous serons immunisés », nous adoptons un mauvais comportement. Il est néfaste parce que cela augmente le nombre de personnes contaminées, qui iront à leur tour disséminer leurs microbes, et ainsi, le virus va se répandre beaucoup plus rapidement et de façon beaucoup plus importante. La seule conduite à adopter lors d’une période d'épidémie majeure, c'est de limiter la diffusion du microbe. 

Pensez-vous que le discours alarmant de l’OMS soit responsable de la sur-médiatisation de cette épidémie ? 

La grande différence entre cette épidémie de grippe et celles qui ont précédé, en particulier la grippe espagnole en 1914-1918 (l'Europe était en pleine guerre !), la grippe asiatique en 1957, la grippe de Hong Kong en 1968, c’est qu’on ne les a pas vu venir. Je vais vous raconter une histoire d'ancien combattant. En 1957, j'étais en classe de troisième, nous étions une quarantaine. Le lundi matin, nous n'étions plus que quatre, et personne n'en a pas fait tout un pataquès. C’est arrivé tout un coup, ça a été géré comme on a pu, j'imagine. Moi j'étais trop jeune pour apprécier ce que faisaient les responsables de la santé publique à l’époque. Des informations sur la grippe actuelle ont été diffusées dès le premier cas, et dès que l'alarme a été sonnée au Mexique.

L'OMS bien sûr a été alertée et elle est obligée, dans ses conditions, d'être un des protagonistes essentiels de la surveillance et d'informer. Après, que les médias en fassent toute une histoire, ce n’est pas mon problème ! Regardons ce qui s’est passé lors du décès d’un certain chanteur américain où, vraiment, on nous a bassinés pendant des jours et des jours. Ce qui est fascinant, c'est qu’il existe une autre pandémie actuellement, qui a déjà tué 30 millions d'humains depuis le début des années 80 : il s’agit du sida dont on ne parle pratiquement plus. Ce ne sont pas les journalistes qui font les choix, mon bon monsieur. 

Que pensez-vous de cette rumeur sur les « flu parties » en Angleterre ? 

J'étais en Espagne, il y a une quinzaine de jours et j'ai lu cette information dans la presse. Je me suis alors dit que ces « flu parties » succédaient à d’autres « parties » plus anciennes liées à la rougeole. Et puis en Angleterre, les cas de grippes sont beaucoup plus nombreux parce que le pays entretient des relations privilégiées avec les Etats-Unis où il y a beaucoup de grippes également. Cela semble arriver en Espagne via le Mexique. En France, si vous voulez faire une « flu party », il faut trouver le péquin qui a la grippe, ce n'est pas très évident ! Celui qui aura le virus pourra sûrement faire payer l’entrée aux « flu parties »

Norbert Gualde - Comprendre les épidémies, la coévolution des microbes et des hommes - Empêcheurs de penser en rond - Ed. Seuil 2006.

- Ce que l'humanité doit à la femme - Editions Le Bord de l'eau, Juin 2004.