Société

Nicolas Sarkozy : un Hongrois en Gaulle

Article publié le 11 janvier 2007
Article publié le 11 janvier 2007
L'UMP a annoncé le 14 janvier l'investiture de son candidat aux présidentielles 2007. Nicolas Sarkozy pourrait devenir le premier chef d'Etat français d'origine étrangère.

12 septembre 2006, Washington DC : l'excitation est palpable au siège de l'ONG féministe américaine, 'Daughters of the American Revolution' (DAR). Le public rassemblé attend la venue de Nicolas Sarkozy, l'invité du jour, censé tenir une tribune digne d'un présidentiable, sur un thème délicat : 'Les Etats Unis et la France : le futur d'une relation vitale'. A l'époque, personne dans l'assemblée ne sait que le ministre de l'Intérieur s'apprête à présenter aux Français -et au reste du monde- sa candidature pour la course aux présidentielles d'avril 2007. Or, son allocution, structurée et volontaire, ressemble déjà plus à une tirade qu'à un simple discours.

Au moment des questions-réponses, j'ai ma petite idée de ce que je veux lui demander mais dois-je le faire en hongrois ou en français ? J'hésite longuement. Car ce que ce politicien de 51 ans, né Nicolas Paul Stéphane Sarközy de Nagy-Bocsa, a conservé de ses ascendances hongroises, reste un mystère.

Des attaches hongroises étroites

Sarkozy lui-même a régulièrement affirmé que son patronyme a plutôt constitué un obstacle qu'un avantage durant toute sa carrière. Le fils d'immigré qui a intégré les cénacles politiques hexagonaux sous le nom de Nicolas Sarkozy il y a trente ans, dirige désormais le ministère de l'Intérieur, un poste qu'il occupe depuis 2002. Le candidat UMP a d'ailleurs maintes fois répété que ce sont les humiliations qu'il a subies lorsqu'il était enfant qui ont fait de lui ce qu'il est devenu.

Aristocrate hongrois, son père, Pál Sárközy Nagy-Bócsay, devient un immigré en 1944 lorsque l'Armée Rouge franchit les frontières magyares et que la propriété familiale, un château situé à Alattyan [à une centaine de kilomètres de Budapest], est confisquée par les autorités. Après plusieurs haltes en Autriche et en Allemagne, Pál Sárközy rejoint la Légion Etrangère. Lorsqu'il apprend qu'en tant que légionnaire, il devra se rendre en Indochine, alors ravagée par la guerre coloniale, au lieu d'un Maghreb de carte postale, il rompt son contrat de 5 ans et se retrouve rapidement en retraite.

Il rencontre alors Andrée Mallah, la fille d'un médecin grec de confession juive, qu'il épouse rapidement. Le couple s'installe à Paris. C'est sur les conseils de son beau-père qui le convainc de demander la nationalité française, que Pál Sárközy devient 'Paul Sarközy de Nagy-Bocsa'.

Son second fils, Nicolas, nait Français et catholique en 1955. Mais il ne connaitra jamais son père : Paul Sarkozy abandonne son épouse et ses trois enfants pour s'envoler vers les Etats-Unis où il se remariera deux fois. Nicolas Sarkozy, qui vit sous le toit maternel jusqu'à ses trente ans, est élevé par son grand-père grec. Benoît Mallah, un catholique converti à la rhétorique gaulliste, tient son petit-fils à l'écart des traditions juives et lui transmet sa conscience politique.

Mais la raison pour laquelle Nicolas Sarkozy ne parle pas le hongrois n'est pas parce que son père a déserté le foyer familial. C'est parce que Paul Sarkozy lui-même n'a ainsi jamais souhaité que sa progéniture apprenne sa langue maternelle, « mineure et inutile », au vu de la place « isolée » de la Hongrie dans le monde contemporain. Il est clair que cet exilé avait depuis longtemps abandonné sa vision idéalisée et romantique des grands évènements de l'histoire hongroise, tout comme ses sentiments anti-communistes de la période d'après guerre.

Un petit Napoléon

La vie privée de Nicolas Sarkozy a fait la une des magazines en France bien avant l'emballement médiatique de la campagne présidentielle 2007. En Hongrie, il est l'un des rares politiciens étrangers populaires, dépeint comme le 'Prince hongrois du camp gaulliste' dans la presse nationale.

Les médias locaux mettent d'ailleurs un point d'honneur à écrire son nom 'Sarközy', en accord avec l'orthographe hongroise. Cette volontaire divergence de syntaxe avec leurs homologues français témoigne d'une certaine fierté nationale : l'actuel aspirant président français a des racines hongroises après tout.

Les observateurs prédisent que le premier tour des élections présidentielles, le 22 avril prochain, sera dominé par un duel entre Nicolas Sarkozy et la candidate socialiste, Ségolène Royal, 53 ans. Les enquêtes d'opinion réalisées dans l'Hexagone donnent fréquemment les deux prétendants au coude à coude.

De l'autre côté du Danube, les Hongrois semblent inhabituellement excités par l'issue de cette course à la présidence, cultivant le secret espoir que leur « compatriote » soit élu. Si cette hypothèse se réalise, elle ne pourra que donner un nouvel élan aux relations franco-hongroises, traditionnellement jugées stagnantes.

Pour autant, attendre l'amélioration significative d'une relation, au demeurant cordiale, relève de l'utopie. Néanmoins, la légendaire froideur des Hongrois à l'égard des Français -encore plus depuis le Traité de Trianon en 1920 en Versailles, signant le démantèlement de l'empire austro-hongrois- pourrait quelque peu se réchauffer.

J'ai préféré jouer la prudence dans cette occasion inattendue de tester les origines de Sarkozy. J'ai finalement posé ma question en français pour lui demander son avis sur Poutine et la Russie, une thématique souvent délicate pour les anciens pays communistes d'Europe centrale et orientale. Ses racines hongroises n'ont pas influencé d'un iota une réponse prévisible mais témoignant d'une subtilité diplomatique et d'une réserve très française. Contrairement à ce que le nom de la conférence le laissait supposer, il ne semble pas y avoir de lien vital entre Nicolas Sarkozy, son sang hongrois et son avenir.