Société

Ndjogou, du Sénégal à la grande mosquée de Rome

Article publié le 18 juin 2009
Article publié le 18 juin 2009
Distribuer une feuille de choux de rue sous le cagnard romain. C’est le travail de Ndjogou, un Sénégalais installé en Italie depuis treize ans. Son journal Terre di Mezzo embauche plusieurs immigrants, comme lui, qui racontent leur périple, via Lampedusa et Tripoli.

La petite vendeuse de Soleil est un film poétique et émouvant présenté au Festival de Cannes en 1995 dans la Quinzaine des réalisateurs. C'est l'histoire d'une petite fille sénégalaise qui vend le journal Soleil dans la rue… Un travail que font beaucoup d'immigrés dans de nombreuses villes d'Europe. C’est le cas de Ndjogou Thiongane qui est en Italie depuis treize ans. Il travaille dans les rues de Rome, distribuant des journaux. Mais pas n'importe quel journal. Il s’agit de Terre di Mezzo (« Terres du milieu »), un magazine de rue créé il y a quatorze ans, à Milan, par un groupe de jeunes journalistes. Il aborde les thèmes de société associés aux zones urbaines. Il est vendu par les « extracommunautaires » (un euphémisme italien indiquant les immigrés venus de Pays hors-UE, en général plus pauvres, ndlr), principalement venus du Sénégal. Environ la moitié du prix de vente revient au vendeur.

Du Sénégal à l'Italie

« Quand je suis parti pour la première fois, il y a treize ans, il fallait prendre le bateau de Dakar à Marseille»

Pendant trois ans, Ndjogou était clandestin en Italie. Puis il a trouvé du travail comme vendeur de rue pour la maison d'édition Terre di Mezzo et le permis de séjour tant espéré est arrivé. L'association Insieme nelle Terre di mezzo (« Ensemble vers les terres du milieu ») organise également des visites à la grande mosquée de Rome qui est la plus grande d'Europe. Il arrive à Ndjogou d’en être l'accompagnateur exceptionnel… En route vers la mosquée : Ndjogou raconte le parcours qui l'a conduit du Sénégal en Italie, un voyage à la découverte de la culture islamique et puis de nombreuses étapes, des espérances, vers une terre qui, pour nombre d'Africains, représente l'eldorado.

(T.F)« Quand je suis parti pour la première fois, il y a treize ans, il fallait prendre le bateau de Dakar à Marseille, raconte-t-il. Certains s'arrêtaient là, d'autres prenaient le train et franchissaient illégalement la frontière italienne. Arrivés là, chacun choisissait son chemin et se rendait dans la ville où, parfois, un ami l'attendait. » Aujourd'hui la première partie du voyage est plus courte mais plus chère : on arrive en France en avion et toute la famille est mobilisée pour acheter le billet. Quand il n'y a pas assez d'argent, on choisit le chemin plus long et plus dangereux. C'est ce trajet qu'a décrit le journaliste du Corriere della Sera, Fabrizio Gatti, dans son enquête sur la Fuite de l'Afrique : un voyage avec les clandestins, départ de Dakar et traversée de cinq mille kilomètres à travers le Mali, le Niger et la Libye. A Tripoli, enfin, embarquement et route sur la méditerranée vers l'île italienne de Lampedusa. On voyage avec le strict nécessaire : un sac à dos, une gourde pour boire et un turban touareg pour se protéger du soleil cuisant du désert. Le voyage, qui dure un mois et demi, est une épreuve de survie : la majeure partie succombe de fatigue et maladie.

Une mosquée bien intégrée

Selon le Dossier Immigration Caritas, 62 620 Sénégalais en situation régulière vivent en Italie (données Istat à la fin décembre 2008). Ils sont 832 à Rome, dont moins d'un cinquième sont des femmes. De fait, les trois femmes et quinze enfants de Ndjogou sont restés au Sénégal. Ndjogou est un musulman pratiquant et se rend à la mosquée tous les vendredis. « Je vis ma foi librement et je ne me sens pas discriminé par les Italiens à cause de ma religion. Pendant ces années, j'ai rencontré plus d'Italiens ouverts au dialogue que racistes. Le phénomène des rondes ne m'inquiète pas, je me sens plutôt en sécurité à Rome. »

Le Dossier Immigration Caritas, en se basant sur la composition des groupes ethniques immigrés, évalue à environ 1,2 million le nombre de musulmans vivant en Italie, dont 54 000 à Rome. La grande mosquée de Rome, afin de promouvoir le dialogue interreligieux, organise des visites guidées gratuites chaque mercredi et samedi matin. Le vendredi, jour hebdomadaire de prière, plus de deux mille musulmans s'y rendent et, pendant les fêtes religieuses, un pic de 15 000 visiteurs peut être atteint. Une situation que nous raconte Aziz Darif, né au Maroc, et installé en Italie depuis 1991. « Dans les années 80, au début des travaux, les habitants du quartier étaient opposés à la construction d'une mosquée à cet endroit. Avec le temps, ils se sont aperçus que cela apportait de la valeur ajoutée et à présent les paroisses, les écoles et les associations viennent volontiers nous voir pour connaître la culture musulmane et visiter ce joyau architectural. »

La mosquée de Rome a été conçue par l'architecte italien Paolo Portoghesi, le même qui réalisera la mosquée de Strasbourg. Aziz travaille comme guide touristique et culturel pour la mosquée et fait partie du Conseil citoyen pour la représentation des communautés étrangères de Rome. D'après lui, l'Europe devrait « promouvoir de plus en plus le dialogue et soutenir les initiatives locales en faveur de la scolarisation et la participation des femmes immigrées à la société civile. »

Pour Ndjogou, vendre son journal est un moyen d'intégration en Italie. Il travaille tous les matins sur la Place Aldo Moro, grouillante d'étudiants, puis tous les après-midis à l'entrée de la librairie Feltrinelli de la Place de la République. La crise, cependant, a touché aussi son secteur et, depuis quelques mois, en plus de Terre di Mezzo, il vend des livres d'une autre maison d'édition. Il doit aussi faire face à la concurrence de vendeurs plus jeunes qui usent de techniques de vente plus accrocheuses. Lui attend calmement que les gens s'approchent de son stand pour acheter le journal qui raconte un fragment de son monde.