Société

« Bush n'a pas d'intérêt à éliminer Saddam Hussein »

Article publié le 16 octobre 2006
Article publié le 16 octobre 2006
Jugé pour le massacre de 148 chiites à Doujaïl en 1982, Saddam Hussein a été condamné à mort le 5 novembre par le Haut tribunal pénal irakien.

Coupable certainement. Mais la tragédie de Doujaïl n’est pas le seul crime à mettre sur le compte de l’ancien dictateur irakien. Saddam Hussein, 69 ans, est aussi accusé du génocide de plus de 100 000 kurdes entre 1987 et 1988.

Pius Alibek, 51 ans, est un Irakien d’origine kurde. Philologue et restaurateur résidant désormais à Barcelone, il se clame « Européen de cœur » et a récemment reçu une distinction honorifique de la municipalité catalane pour son combat en faveur de la paix, les droits de l’homme et contre les injustices commises en Irak. Connu pour ses positions tranchées à propos du conflit irakien, il intervient régulièrement sur la scène médiatique espagnole.

Selon lui, de nombreux mystères planent autour de ce qu’il appelle le « faux procès » de Saddam Hussein. Personne en Europe ne semble éprouver de doutes quant à la culpabilité du prévenu. Néanmoins, le doute est permis quant à la sanction. « Le procès de Saddam est une farce, un simulacre. Il se prolongera encore et encore. Il n’y aura jamais de condamnation,  » prédit-il. « Saddam ne sera jamais exécuté : il mourra en prison parce que c’est dans l’intérêt les Etats-Unis.  »

Le faux procès

Alibek ne manque jamais de plaisanter sur sa situation d’immigré irakien, arrivé en en Catalogne il y a près de 25 ans : « Même au début, ma situation était plus légale que ce procès de Saddam », glisse t-il. Avant d’affirmer : «  Si Saddam Hussein a commis des crimes contre l’humanité, il devrait être jugé hors d’Irak par un tribunal pénal international. » Le Conseil des Barreaux de l'Union européenne (CCBE) a émis d’ailleurs à cet égard la même opinion : en juillet 2006, une délégation a demandé que le procès se déroule hors d’Irak, en raison de l’impossibilité actuelle des institutions à garantir la sécurité et créer une atmosphère libre de toute intimidation ou coercition. Ces recommandations sont toutefois restées lettre morte.

De nombreux avocats de la défense ont été assassinés et trois juges ont déjà dû démissionner en raison de la pression de l’opinion publique ; l’un d’eux a été critiqué pour avoir favorisé la défense.

Les juristes spécialisés s’accordent à dire que le procès de Saddam Hussein viole toutes les règles élémentaires du droit international pénal. La Cour est constituée en majorité des ennemis les plus acharnés à Saddam, ce qui les rend inaptes à juger de manière impartiale. Leur identité reste en outre anonyme, contribuant à créer l’image d’un « tribunal de fantômes. »

L’accusé n’est pas en mesure de choisir librement ses avocats et le procès, censé se dérouler aux yeux de tous, n’est que partiellement ouvert au public. « Les juges coupent les micros quand cela les arrange. On entend ce qu’ils veulent bien nous laisser entendre,  » assure Alibek dans son castillan mâtiné d’accents catalans. Equivalent à une sorte de Big Brother mésopotamien.

Que fait l’Europe dans tout ça ?

Par ailleurs, les gouvernements européens se sont faiblement impliqués pour que le procès se déroule de manière équitable. L’Union européenne, dans son Programme d’assistance à l’Irak pour l’année 2006 n'émet pas la moindre référence au procès.

Le seul pays à s’être engagé a été le Royaume-Uni : le gouvernement de Tony Blair a ainsi fourni pendant près d’un an une formation aux juges du tribunal irakien, alors que la défense n’a bénéficié que de 6 semaines de préparation.

Certaines ONG à l’instar d’Human Rights Watch ont régulièrement dénoncé cette situation. Contre l’avis des citoyens européens, certains gouvernements européens persistent à maintenir leurs troupes sur place. Comme le Danemark, l’Estonie, la Lituanie, la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie et le Royaume-Uni. L’Italie et la Pologne préparent déjà leur retrait d’Irak alors que des pays comme l’Espagne, la Hongrie, la Hollande et la Norvège ont déjà quitté le pays.

Selon Pius Alibek, chacune de ces nations européennes a sa part de responsabilité dans l’état avancé de déliquescence du pays, pire que celui dans lequel les troupes militaires avaient commencé leur mission : «  Saddam était certes un dictateur mais c’est impossible que l’Irak soit ou ait un jour été dans une situation pire qu’aujourd’hui. »

Bush : islamiser la religion

Contrairement à ce que pensent la majorité des Européens, les projets de l’administration Bush en Irak ont le vent en poupe selon Alibek. Cette figure médiatique espagnole a une vision très personnelle de la stratégie américaine : Alibek est convaincu que Bush et ses alliés entendent « islamiser la région. Car les Américains ne souhaitent pas lutter contre l’islam dans les pays au sein desquels il est déjà solidement implanté. Ils préfèrent s’attaquer aux Etats laïcs ou avec de fortes communautés chrétiennes ou placé dans un schéma culturel similaire à l’Irak. L’objectif américain ? Perturber la société, fomenter des guérillas et favoriser la violence et le terrorisme commis au nom de l’islam le plus radical.  »

De cette manière, l’Occident serait en mesure d’accuser tout ennemi qui invoque Allah et Israël s’affirmerait comme le seul Etat non musulman de la région, unique point d’appui pour atteindre la stabilité. « Avec cette stratégie, chacun finira par associer islam et violence », lâche Alibek, lui-même de confession chértienne. Il n’hésite pas à prédire que la Syrie et la Jordanie seront les prochains foyers de la guerre civile et du terrorisme. Et non l’Iran, contrairement à ce que beaucoup d’experts pensent.

Le jugement

Alibek est convaincu que le procès de Saddam Hussein se poursuivra jusqu’à ce que le prévenu meure en prison. Une sorte de stratégie politico-militaire pour maintenir à jamais vivante l’image du dictateur. « Les gens oublient rapidement », lâche Alibek, « c’est pour cela qu’il faut laisser Saddam en vie le plus longtemps.  » La même chose est arrivée avec Ben Laden. Tant que les gens garderont en tête l’image de Saddam en prison, ils auront quelqu’un sur qui projeter la haine collective et justifier toutes les invasions et les guerres.