Société

Naples : l'errance d'arabie

Article publié le 6 août 2013
Article publié le 6 août 2013

Les premiers pas d’un immigrant à Naples rendent ses perspectives d’avenir dans la ville tristement évidentes. À la sortie de la gare, il suffit qu’il se dirige vers un des squares de la ville pour apercevoir les vendeurs à la sauvette. Fausses casquettes Vuitton et copies de lunettes Wayfarer à la main, ces hommes sont issus de l’immigration, et portent encore souvent leurs habits traditionnels. 

Pour moi qui vivais en Libye, il aura fallu attendre l’éclosion d’une multitude d’antennes paraboliques sur les toits du quartier pour réaliser qu’il y avait beaucoup d’Arabes loin de leurs terres natales. Tout d’un coup, ils apparaissaient à l’écran, participaient à des jeux télévisés, saluaient leurs familles, passaient leurs bonjours à l’émir ou au président à la tête de leurs pays. C’était le bon vieux temps des années 90, une époque douce-amère où si quelqu’un avait seulement imaginé que de tels évènements se produiraient place Tahrir, on lui aurait demandé ce qu’il mettait dans son café. Jusqu’alors, il ne m’avait été donné à voir qu’un côté du miroir. Je n’avais pas encore aperçu notre reflet dans les yeux des Occidentaux qui nous renvoyaient tout d’un coup la réalité économique dans la tronche. Tout d’un coup nous étions partout, vendant du houmous, servant du thé, ou propriétaire d’une enseigne vendant pêle-mêle tuniques, châles et taies d’oreillers faites mains. Cet ici ou là bas, pour certains, c’était Naples. 

Et toi, tu viens d'où ?

Appuyé contre la statue de Garibaldi, un homme nous regarde fixement. Difficile de déterminer s’il est affamé, bourré, défoncé ou juste furieux. Savoir si quelqu’un est du coin, et quelles sont ses intentions est loin d’être évident à Naples. Je ne peux décemment pas les dévisager suffisamment longtemps pour savoir d’où ils viennent. D’autant que j’ai rendez-vous avec un imam éthiopien, qui est arrivé depuis la Libye, après que la révolution ait éclaté en 2011. Nous nous dirigeons vers son bureau, dans les locaux minables de l’association islamique Zayd Ibn Thabit, en centre-ville. En chemin, on nous incite à enfiler nos hijabs. C’est le premier signe de l’aspect machiste et patriarcal de la culture arabe, aspect sur lequel la majorité des gens s’arrêtent. Je vous épargnerai mon sentiment sur la façon dont le patriarcat a détourné la culture arabe et islamique, et sur la manière dont cette tendance persiste même loin du confort de la mère patrie… Je vous l’épargnerai, parce que j’ai bon espoir qu’un jour vous rencontrerez des hommes et des femmes de foi, qui à leur façon, vous diront ce que mon voisin en Libye a dit à ma mère : « Zumra, l’islam n’est pas un poing, l’islam c’est ça », et d’ouvrir ses paumes devant nous. 

La compagnie de l’imam est agréable. Mais il ne peut pas me dire grand-chose sur la vie quotidienne d’une population arabe dont certains disent qu’elle avoisine les 20 000 personnes à Naples. Notre homme a débarqué sur la côte italienne au moment du printemps arabe.  Une période durant laquelle les autorités ont approvisionner nombre d’hôtels de la région afin d’accueillir la vague de réfugiés. L’aide que l’imam a reçu s’est ajoutée aux maigres fonds alloués à sa mosquée par le gouvernement italien. Une fois cumulés, lesdits fonds couvrent toutefois à peine le prix de l’électricité. Tout le reste se résume aux dons des fidèles. Mais beaucoup d’entre eux ont perdu leurs emplois dans la crise, et les dons se font de plus en plus rares. Pour cette raison, la classe de religion et de langue donnée  par la mosquée à l’intention des enfants arabes, a été fermée. Pourtant, des initiatives individuelles, comme Traduzioni Logmane - sans lien avec l’enseignement religieux traditionnel - existent. Comment décrire le bureau d’Abdelhak Loqmane, sinon qu’il s’agit d’une entreprise de traduction qui aspire à devenir une maison d’édition ou une librairie. Loqmane souligne l’importance du dialogue et d’une lecture commune de l’histoire. C’est seulement alors, est-il persuadé, que se développera la présence d’une culture arabe qui va au-delà des habitudes consuméristes, au-delà du cliché de la nourriture orientale, servie dans un décor oriental, et accompagnée de musique raï. 

La Palestine à Naples

Omar Suleiman est paraît-il la personne to see quand on s’intéresse à la culture arabe à Naples. Omar est arrivé de Palestine dans les années 70. Porte-parole de l’union des étudiants palestiniens, il partageait alors son temps entre ses études et son engagement en faveur de son pays. Comme beaucoup d’étudiants tout droit sortis des jupes de leurs mères, il ne savait pas cuisiner. Petit à petit, il est pourtant passé maitre dans l’art de régaler ses amis, et a organisé bon nombre de repas chez lui. Un groupe d’étudiants en jean pattes d’eph’ avec des coupes de Beatles n’aurait pas pu rester indifférent au militantisme de leur hôte me direz-vous. Bingo ! 30 ans plus tard, Suleiman est le gérant du café Arabo et du restaurant Arabo Amir, dont l’intérieur et le concept sont dédiés à la culture arabe et palestinienne. Les deux endroits sont dans les alentours de la place Bellini, remplie de bars, de cafés et d’étudiants, surtout ceux du conservatoire de musique du coin. Grâce à son travail au sein de l’Observatoire palestinien, Suleiman renforce son intérêt personnel pour la culture arabe, palestinienne et méditerranéenne. 

Le problème palestinien résonne au sein de la communauté locale d’intellectuels, et chez les étudiants, comme dans le corps d’un Oud. En avril, le président palestinien Mahmoud Abbas a été élevé citoyen d’honneur de la ville de Naples. Pourtant, les personnes interrogées affirment que la présence d’arabes et sa répercussion sur les préoccupations sociales et culturelles de la ville reste très marginales. Les personnes concernées sont typiquement la partie sophistiquée, curieuse et jeune de la population, qui, comme partout ailleurs, reste elle-même minoritaire. 

Video: les musiciens Enzo Avitable & Bottari featuring Algerian artist Cheb Khalid : 'Aball cu' me' 

De même, l’engagement de femmes immigrées au sein des évènements culinaires biélorusse, roumain, libanais ou marocains organisés par le centre d’information citoyenne et culturelle (CEICC), est minime. Le centre vise pourtant à augmenter et diversifier l’intérêt des Napolitains pour la culture des communautés d’immigrés en Italie. La plupart des familles arabes restreignent la liberté de leurs femmes et de leurs filles, ce qui pourrait expliquer pourquoi aucune des figures publiques de la minorité arabe à Naples n’est une femme. 

Difficile, de fait, d’imaginer quelle sera l’image de la culture arabe dans le futur. Incontestablement, la ville de Naples est très ouverte quand il s’agit d’affronter ses démons. Les Napolitains que j’ai rencontrés ne sont pas fiers des difficultés évoquées, mais refusent également de les étaler. Malgré un grand sens de la collectivité, chacun prend la mesure de ses responsabilités. La gentillesse, l’amabilité et l’ouverture construisent un modèle d’interaction sociale et agissent comme un préambule sur la façon de gérer les défis qui ne manqueront pas de surgir au moindre carrefour de la ville. S’il s’agit d’une utopie, rien dans son contenu n’est nouveau ou inévitable. Une série de défis, même parée de couleurs vives et d’un croissant de lune, ne fait pas toute la différence. 

Un grand merci à Federica Signoriello, Alessia Damiato e tl'équipe de cafebabel Naples

Cet article fait partie d'une série mensuelle EUtopia on the ground