Société

Mouvements étudiants à Vienne : Le calme après la tempête

Article publié le 2 juin 2010
Article publié le 2 juin 2010
Six mois après l’explosion des contestations d’étudiants à Vienne, les concernés reviennent sur l’événement avec des sentiments mitigés - et un regard critique par rapport à l’avenir.

« Protests...sorry, I don’t....What do you mean ? » Le couple japonais que je rencontre devant le bâtiment principal de l’Université de Vienne me contemple de manière aussi amicale qu’interloquée. Les manifestations ou les occupations d’amphis qui se sont déroulées il y a peu de temps dans les universités viennoises ? Ils n’en ont jamais entendu parler. Et effectivement, d’après eux, tout est rentré dans l’ordre : les étudiants et les enseignants se hâtent d’un cours à l’autre et se bousculent dans des amphis bondés, tandis que les bustes d’éminents professeurs viennois dans la cour intérieure ont été libérés des peintures qui leur couvraient le visage ainsi que des chapeaux de carnaval. Alors, tout est-il vraiment « rentré dans l’ordre » ? Les manifestations d’étudiants et d’enseignants, qui se sont très vite étendues à toute l’Autriche, se sont-elles vraiment estompées ? Pas complètement...

Occupation de l'amphitéâtre l'an dernier

 Nostalgie de Che Guevara sur le campus - où sont les étudiants ?

Retour sur les vestiges des manifestations dans l’auditorium (Aula) du campus, la dernière «salle autogérée par les étudiant(e)s à l’Université de Vienne». À vrai dire, il ne se trouve plus dans la salle, renommée BAulaBefreite Aula » - auditorium libéré), qu’une poignée d’occupants (ou de libérateurs), qui se présentent les uns les autres comme « Commandante » ou « Officier » et qui s’avèrent en fait ne pas être étudiants. L’un d’eux exige un « entretien avec Winckler», le recteur de l’Université de Vienne. Il s’agirait de dire enfin son opinion au recteur. Le contenu des revendications ? « On a pas de revendications. » Winckler devrait seulement leur « rendre » l’argent qui a été dépensé pour les multiples interventions policières. Ces libérateurs autoproclamés de la BAula sont visiblement indifférents aux préoccupations plus concrètes des étudiants, ainsi qu’elles ont été discutées à l’automne lors de séances de travail sans fin en groupe puis consignées dans les longs cahiers de revendications.

« Bologne, ça craint »

Changement de décor : une salle spacieuse de l’Institut de Sciences Politiques, qui fut « conquise » dans le cadre de la contestation. Les banderoles aux murs témoignent de ce qui reste de la campagne Bologna Burns, qui a obtenu une fois de plus, en mars, une grande attention médiatique : « Bologne, ça craint », « Faire sauter le sommet » ou « PoWi (PoWi = Politikwissenschaft - Sciences Politiques) burns Bologna ». Selon Tobias Boos, qui étudie ici depuis trois ans et qui a donc vécu la longue préhistoire des occupations de bâtiments, les étudiants auraient fait des envieux à cause de cette salle. L’image d’un mouvement spontané, surgi du néant, serait de toute façon douteuse, puisque la contestation aurait déjà explosé plusieurs fois depuis quelques semestres. En ce qui concerne la mobilisation massive d’octobre, Tobias évoque surtout la « réaction stupide d’en haut », à savoir la répression et les provocations verbales du rectorat et de la police. Il n’empêche qu’il est rétrospectivement déçu de la mobilisation à moyen terme à Vienne. Pour la majorité, une participation active plus longue eût été incompatible avec « le management individuel de son temps ». Même devant ses critiques les plus durs, le système du Bachelor n’a pas reculé. C’est pourquoi Tobias considère l’influence de groupes non étudiants - comme dans le cas de la BAula - comme une « épée à double tranchant ». Certes, à cause des intérêts multiples et diffus, « aucune décision importante et stratégique n’est prise », et la légitimité des revendications et des délibérations peut être remise en question. D’un autre côté, la BAula reste le seul espace où les étudiants peuvent partager leurs idées et organiser des événements.

Le 11 mars, le processus de Bologne fêtait son 10ème anniversaire - 46 ministres des Etats parties prenantes du processus s'étaient donné rendez-vous à Vienne et à Budapest

« Au moins, maintenant, tout le monde sait que la situation est catastrophique »

La solidarité des enseignants et des chercheurs avec les étudiants, très médiatisée, représente une autre singularité de ces contestations à Vienne. C’était notamment le cas de Thomas Schmidinger, qui, en tant que lecteur à l’Université de Vienne et Président de la Communauté des lecteurs-lectrices externes et des scientifiques libres, a dès le début exprimé publiquement son soutien aux occupants de la grande salle de conférence et a, de son côté, dénoncé les conditions inadmissibles dans les universités autrichiennes. La compréhension et la sympathie subreptice pour les étudiants se seraient en fait aussi répandues parmi les enseignants, explique-t-il. Une sympathie qui se serait néanmoins réduite au sommet de la hiérarchie.

Au contraire, Schmidinger a été tout de suite fasciné par l’engagement des étudiants, et la grande hétérogénéité du mouvement ne l’a pas dérangé : « Cela m’aurait plutôt inquiété s’il y avait eu dès le début une ligne univoque - j’aurais alors supposé qu’il y avait quelque groupe politique douteux derrière le mouvement.» Le mouvement a surtout permis aux enseignants d’obtenir enfin une attention médiatique longuement désirée, afin de rendre visibles leur propre situation précaire ainsi que les problèmes globaux dans l’enseignement. La forte médiatisation et la « couverture positive, de façon surprenante », dit Schmidinger, comptent certainement parmi les plus gros succès du mouvement. Ainsi, les problèmes comme l’enseignement de plus en plus dominé par l’économie ou la précarisation ont pu être discutés.

 Une nouvelle conscience étudiante ?

 De Vienne à MadridEn ce qui concerne les revendications concrètes des étudiants et des enseignants, le bilan est au contraire aride. Il y aurait eu selon Schmidinger « des concessions à la marge sans effets réels » ; Tobias caractérise le comportement de l’Université comme « mensonger depuis le début ». Désillusion? Pas forcément. Le mouvement aura au moins contribué à une politisation des étudiants et à une «nouvelle conscience étudiante», se convainc Tobias. Pour lui, ce qui est compte maintenant, c’est de pérenniser les structures qui se sont nouvellement formées afin d’atteindre plus d’autodétermination étudiante - si nécessaire, contre la volonté du rectorat. Thomas Schmidinger nourrit également cet espoir, et il conclut abruptement, en référence à l’influence des lecteurs et lectrices à l’Université : « Au moins, ils nous craindront davantage à l’avenir. »

Fotos: Uni-Protestaktionen ©nogotiable_me/flickr und ©Daniel Weber/flickr; ©Spruchbänder ©Bertram Lang; Bologna Burns Madrid ©Cau Napoli/flickr