Société

Migrants et sans-abris : tous dans le même bateau à Budapest

Article publié le 2 novembre 2015
Article publié le 2 novembre 2015

Jusqu'à présent, plus de 306 000 migrants ont atteint la Hongrie et pour une majorité d'entre eux Budapest n'est qu'une escale. Beaucoup de soignants empressés, mais aussi et surtout des défenseurs politiques les y attendaient. On pouvait alors entendre dire qu'on leur donnait ce qui aurait dû revenir aux Hongrois et qu'ils entraient en concurrence avec les sans-abris. Est-ce vrai ? 

La gare de Keleti est maintenant déserte - du moins il n'y a plus de migrants, ceux qui avaient fait escale dans la capitale hongroise, en provenance de Serbie et de Croatie, avec pour objectif d'atteindre l'Europe de l'Ouest par la suite. Le siège de l'organisation non gouvernementale Migration Aid semble abandonné. On peut encore apercevoir le service de nettoyage à travers les fenêtres mais cela s'arrête là.  

La gare, qui s'était transformée, en été, en camp provisoire et accueillait des dizaines de milliers de migrants au pic de la crise, s'est vidée suite au durcissement de la loi sur l'immigration instaurée par le premier ministre Orbán, début septembre. Selon le gouvernement, « l'entrée illégale » sur le sol hongrois est passible de 3 ans de prison et la nouvelle clôture à la frontière croate retient ceux qui essayent de passer malgré tout. Toutefois, peu de temps après le départ des migrants, un nouveau groupe a trouvé refuge dans la gare Keleti : certains membres de Feantsa estiment qu'il y aurait 9000 sans-abris à Budapest. 

D'un certain point de vue, les deux groupes sont donc sur le même bateau : ils sont soumis à des règles sociales très strictes. Orbán ne cesse de leur rendre la vie de plus en plus dure. Le 11 mars 2013, par exemple, son gouvernement rectifiait le quatrième amendement de la constitution, rendant le fait d'être sans-abris illégal et depuis lors, « résider » dans certains lieux publics peut entraîner des poursuites judiciaires.  

Un toit pour tous

Le Budapest Methodological Centre of Social Policy and Its Institutions (BMSZKI) se situe à seulement dix minutes à pied de la gare. De l'extérieur il ressemble, malgré son apparence vieillie, à un hôpital - stérile, les hauts murs sont, à quelques détails près, vierges. On ne peut pas dire que le bâtiment soit accueillant, le discours envers les étrangers non plus. Cependant, le foyer municipal pour les sans-abris offre un moment de répit aux personnes dans le besoin : à côté des chambres à plusieurs lits, pour les personnes qui gagnent peu d'argent, on trouve une aile pour les personnes handicapées ainsi qu'une salle réservée aux personnes malentendantes. Une seule personne semble avoir élu domicile ici et elle se comporte comme si elle n'était pas chez elle. 

Bernadette range en hâte son bureau, où des piles de documents s'entassent jusqu'au plafond. Elle libère également le canapé destiné aux invités et pendant ce temps, son assistante Dalma nous propose poliment du café. Lorsque l'assistante sociale s'assoit enfin sur la chaise d'en face, elle semble se détendre et commence à parler, d'une voix détendue, de la situation des sans-abris à Budapest. Dans son discours, on peut percevoir les 13 ans d'expérience chez BMZSKI.

« Lorsque les sans-abris sont devenus illégaux, notre quartier fut le premier où la police a réellement commencé à sanctionner les personnes qui se trouvaient dans la rue. Cela ne concernait pas seulement les sans-abris qui passaient la nuit dehors. Mais également ceux qui s'attardaient à un endroit. C'est pourquoi notre centre a également ouvert sa cour intérieure afin qu'ils puissent déposer leurs affaires et se reposer dans un lieu qui n'est pas public. »

Lorsqu'on aborde la question du flux migratoire de cet été, Dalma arbore un sourire qui en dit long. « C'était vraiment unique. » Lorsque les migrants ont commencé à arriver à Budapest, non plus seulement à pied, mais également dans des trains bondés, l'organisation Migration Aid nous a demandé si le centre ne pourrait pas ouvrir ses portes aux migrants pendant la journée pour qu'ils puissent se reposer, prendre une douche et recharger leur smartphone. Bernadette explique comment cela s'est déroulé : « Les bénévoles de Migration Aid amenaient les migrants de la gare jusqu'au centre. L'idée de base était de permettre à cinquante personnes par jour de profiter de nos installations. Ce chiffre est vite monté à 350. Lorsque la crise de cet été a battu son plein nous avons accueilli jusqu'à 8300 personnes. »

Une concurrence entre défavorisés ?

Bernadette se réjouit de souligner que les sans-abris ont accueilli plus que chaleureusement les migrants même s'il a parfois été difficile de partager l'espace avec autant de personnes, y compris de nombreux enfants, du jour au lendemain. « Parfois, les parents devaient laisser ces enfants quelques heures au centre et certains sans-abris se sont proposé de les garder. De plus, ils ne se sont pas plaints lorsque la salle informatique s'est transformée en salle de repos pour les migrants. » Elle ne s'attarda toutefois pas sur les quelques petits incidents qui ont eu lieu lorsque les sans-abris ont vu que les migrants ne devaient rien payer contrairement à eux. Les migrants avaient droit, par exemple, à des repas alors que les sans-abris devaient payer leur nourriture. « Parfois les sans-abris mangeaient les restes des migrants. » 

Cependant, il n'est pas toujours question d'accueil chaleureux au sein des foyers pour sans-abris. Dans les bureaux de l'organisation de défense des sans-abris A Varos Mindenkie (que l'on pourrait traduire par « La ville appartient à tout le monde », ndlr) j'ai rencontré plusieurs activistes ouverts à la discussion, dont Tompa qui s'est déjà retrouvé plusieurs fois sans domicile fixe et qui parle parfaitement allemand. Les traits de son visage se durcissent lorsqu'il exprime son scepticisme vis-à-vis du flux migratoire en provenance du sud : « Le taux de chômage en Hongrie est très élevé - dans certains villages pauvres à l'ouest de pays il frôle les 100%. Comment le combattre si on y ajoute un groupe de migrants ? Toutefois, ce qui me gêne le plus c'est que je n'ai aucune idée de qui sont ces gens. Nombre d'entre eux ne possèdent même pas de papiers. Je pourrais très bien dire que je suis syrien  - qui peut vérifier ? » 

Personne ne veut entendre parler (officiellement) d'une concurrence entre les deux groupes défavorisés. Gabor, sans-abris et lui aussi activiste pour A Varos Mindenkie, précise  : « La situation ne s'est pas améliorée mais n'a pas empirée non plus avec l'arrivée des migrants. Une concurrence est plutôt née entre les différentes organisations non gouvernementales qui n'arrivaient pas à se mettre d'accord. » Il admet toutefois que les sans-abris ont protesté lorsqu'ils se sont rendu compte que les migrants recevaient des repas gratuits et pas eux. Et certains foyers qui accueillaient autrefois les sans-abris et qui ont été réquisitionnés pour les migrants ne sont toujours pas disponibles. 

Peut-être que seul ce couple qui se tient la main dans le foyer rue Alföldi a trouvé la solution concernant l'avenir de cette situation et de ces dysfonctionnements sociaux en Hongrie. L'homme que j'avais déjà rencontré à mon arrivée chez BMSZKI et que j'avais pris pour un migrant, rend visite à son amie, qui habite au foyer, dès qu'il peut, nous confie Dalma. La Hongrie peut se reconstruire autour de sa richesse sociale et culturelle au lieu de la réprimer. Cependant, l'histoire d'amour entre ces deux personnes reste une exception à la règle. 

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.