Société

Martha Beatriz Roque, Cubaine à poigne

Article publié le 7 août 2006
Article publié le 7 août 2006
Tandis que Fidel Castro, malade, vient de céder le pouvoir à son frère Raul, l'économiste dissidente Martha Beatriz Roque, 60 ans, accuse le Leader Maximo de délaisser son peuple et de pratiquer une politique d’apartheid.

« Silence, on tourne ! ». L’interview n’a pas encore commencé et déjà le regard indigné de Martha Beatriz Roque fend l’humidité du patio où nous sommes réunis. Nous avons rendez-vous dans l’un des nombreux hôtels de la vieille ville de La Havane, toujours gérés par l’entreprise d’Etat ‘Habaguanex’. Dehors non loin de nous, une femme d’allure cubaine joue à l’improbable touriste. Et la caméra de son compagnon n’est pas braquée sur elle. Mais sur nous.

« La patrie est à tous »

Martha Beatriz Roque ne semble pourtant pas surprise. « Cela fait des mois que je suis photographiée à chaque fois que j’entre ou sors de chez moi ». Le motif de cet espionnage ? «  Tout a commencé en 1989. J’enseignais l’économie à l’Université de La Havane et durant un de mes cours, j’ai critiqué la fusillade du général Arnaldo Ochoa, l’un ancien héros de la révolution castriste accusé de narcotrafic. Peu de temps après, j'étais licenciée ».

A l’époque, juste avant la chute du Mur et le démantèlement de l’empire soviétique, le Président Gorbatchev suspend les accords commerciaux permettant à Cuba d’exporter du sucre à des prix gonflés artificiellement et de recevoir en contrepartie du pétrole russe à des tarifs préférentiels. C’est le début de la crise pour l’économie de l'île. « De 1989 à 1995, aucune statistique mensuelle officielle n’a jamais été publiée » pointe l’économiste, rigoureuse. « C’est pourquoi, j’ai décidé de fonder l’Institut cubain des économistes indépendants ».

La sanction de ne se fait pas attendre : en 1997, Roque est incarcérée pendant trois ans aux côtés de Félix Bonné, René Gomez et Vladimiro Roca, auteurs d’une critique à l’égard d’un texte officiel du parti communiste cubain « La patria es a todos » (la patrie est à tous)

Après avoir purgé sa peine, Roque depuis considérée comme la figure de proue de la dissidence cubaine non violente, est de nouveau renvoyée en prison en mars 2003 avec 75 autres dissidents, après un procès expéditif. Sa condamnation se veut exemplaire : 20 ans de geôle.

Mais l’indignation de la communauté internationale à l’égard de cette vague de répression est si forte que l’UE annonce rapidement des sanctions contre La Havane. En juillet 2004, suite à un infarctus, la dissidente obtient une assignation à domicile.

Dans chaque Cubain, un flic sommeille

Mais les souffrances elles continuent. « Je suis constamment dénigrée par le régime. Mes proches ne peuvent plus me parler. S’ils le font, ils encourent le risque de perdre leur travail. En avril dernier, j’ai été victime d’une violente agression à mon domicile », explique t-elle longuement.

Car le régime de Castro est très organisé : dans chaque village, y compris les plus reculés du pays, un président volontaire du Comité de défense de la révolution exerce un contrôle sur la vie des habitants. « Ils savent tout de toi : combien tu gagnes ou tu habites, qui tu reçois. Désormais, ils utilisent le prétexte de la lutte contre les moustiques pour rentrer dans les maisons. C’est un contrôle horrible auquel toute la population participe, » détaille Roque. « En chaque Cubain sommeille un policier », pointe t-elle.

Les serveurs, habituellement discrets, ne cessent de tourbillonner autour de notre table. « Desean algo, senores ? » (Vous désirez autre chose ?) L’atmosphère s’alourdit et la moiteur torride de la capitale cubaine envahit un patio étrangement désert.

Apartheid anti-Cubains

Mais quand les choses changeront-elles à Cuba? « Le régime castriste vit dans le futur en promettant des horizons dorés à la population. Mais il oublie le présent », défend Roque. « Ceux qui croient à un changement sont peu nombreux et beaucoup désirent quitter le pays. Mais la situation quotidienne actuelle des Cubains est tellement désespérée que le changement ne peut pas être très loin ».

Doit-on attendre la mort de l’octogénaire Castro ? « Pas forcément », affirme-t-elle décidée mais peu crédible. « La situation pourrait changer avant car les Cubains subissent un insupportable régime d’apartheid : ils sont par exemple exclus des lieux réservés aux touristes [comme dans la région de Varadero] et la plupart des biens de consommation leurs restent inaccessibles [le salaire moyen tourne autout de 9 dollars et une paire de chaussures en coûte 20] ».

Mais si l’accès aux médias est sévèrement contrôlé comment influencer la population ? « Il est vrai par exemple que l’usage d’internet est sévèrement limité. Un journaliste, Guillermo Farinas, a même entamé une grève de la faim le 31 janvier 2006 –qu’il a terminée le en juin dernier- parce que le gouvernement lui interdisait l’accès au web. En 1994 déjà, l’opposition n’avait pas le droit de s’adresser aux Cubains, et ce malgré les manifestations de protestation des citoyens sur le Malécon [front de mer à la Havane ]», raconte mon interlocutrice. Les deux photographes, déguisés en touristes, continuent de multiplier les prises de vue devant l’hôtel.

Une Europe timorée

Que peuvent faire les autres pays pour Cuba ? « Tant. Mais le changement doit venir de l’intérieur. Nous ne serons jamais une autre étoile du drapeau américain ni un autre Etat membre de l’UE». Et pourtant, Roque admet que le soutien de la communauté internationale est fondamental. « Les Etats-Unis soutiennent notre lutte. Parfois, nous recevons des biens des ONG. Mais jamais d’argent. Je ne suis pas une mercenaire, comme aime à accuser le gouvernement cubain les dissidents. Tout ce que je fais est en faveur de la démocratie, » glisse t-elle.

Quant à l’Europe, Roque juge « qu’elle nous aide aussi. Mais sans le dire. J’ai rencontré récemment rencontré l’ambassadeur français qui, comme d’autres diplomates européens, m’a envoyé des fleurs après mon agression ».

Concernant la fin des sanctions européennes contre le gouvernement cubain annoncées fin 2005, Roque lance ici un message politique très clair. « Je pensais que l’UE était plus forte ». Avant d’ajouter : «le gouvernement espagnol prend beaucoup de soin à entretenir son amitié avec la Havane ». Alors que notre rencontre touche à sa fin, les prises de vues sont terminées.

Je lance à Roque une dernière question afin de savoir si elle est préoccupée par les conséquences de cet entretien. « Non », me répond t-elle en riant. « Je sors toujours avec une tenue de rechange dans mon sac à main. Au cas où ils m’arrêteraient… ». Quant à votre chroniqueur, il devra subir deux surprenantes heures de fouille à la douane de l’aéroport…Hasard ou coïncidence ?