Société

Mariage gay : pourquoi c'est si difficile en Italie ?

Article publié le 24 février 2016
Article publié le 24 février 2016

Le projet de loi Cirinnà sur les unions civiles pourrait changer la vie de nombreux couples homosexuels en abordant enfin la question d’un point de vue légal et formel en Italie. Mais pourquoi la discussion finale au Sénat prend-t-elle autant de temps ? Explication d'un syndrome politique italien.

Disons-le ainsi. En Italie, on respire enfin l’air du changement au sein duquel les homosexuels peuvent respirer un peu mieux. Le progrès social a suffisamment avancé pour que l'on se rende compte que les préférences sexuelles sont, justement, des « préférences » et non un sujet de discrimination.

Cela dit, la réalité n’est peut-être pas aussi simple : ce raisonnement optimiste pourrait vite être déconstruit si on pense aux polémiques sur la fameuse théorie du genre et aux improbables manifestations pour la « famille naturelle ».

Mais mettons tout ceci de côté. Examinons la question avec optimisme, en souriant vers un futur radieux qui semble promettre de belles choses pour les droits civils. Avec le projet de loi Cirinnà, le débat sur la reconnaissance des couples de même sexe est finalement arrivé jusque dans l'enceinte du Parlement italien. Les prémisses semblent être sur la bonne voie et le gouvernement de Renzi compte vraiment faire approuver ce texte. Alors, tout va bien non ? Pas vraiment.

Les raisons de la galère

Le fait que la droite et la gauche italiennes aient des opinions opposées concernant les droits à garantir aux couples homosexuels ne date pas d’hier. Mais s’il n'y avait qu'un simple débat entre la majorité et l’opposition, ça ne serait pas un drame en soi, c’est le jeu démocratique. Le truc, c'est que ça ne se passe malheureusement pas comme ça. Et ce pour des tas de raisons.

Tout d’abord, le parti Nuovo Centro Destra (NCD Nouveau centre-droit, ndt), bien qu’il compte peu de membres, fait partie de la coalition qui soutient Matteo Renzi, et son dirigeant, Angelino Alfano, est ministre de l’Intérieur. Pourtant, ce petit fragment centriste et catholique pose bien des problèmes au président du Conseil italien. Le NCD est en faveur de la reconnaissance des couples homosexuels, mais se prononce contre la stepchild adoption (qui permet d'adopter l'enfant naturel de son ou sa partenaire, ndlr). Et beaucoup considéreraient la loi comme une soupe tiède et insipide si le gouvernement en venait à renoncer à cette disposition.

La seconde raison tient dans cette « majorité variable », que partage parfois le Parti démocrate (PD) au pouvoir avec le Mouvement 5 étoiles (M5S), qui s’est révélée peu fiable. Cela dit, le M5S représente un groupe qu’il ne faut pas négliger. Fort de ses 10 % de sièges au Sénat, il s’est d’abord déclaré favorable à l’approbation de toute la loi, au point de menacer Matteo Renzi de ne pas voter le texte s’il était changé d’une virgule. La loi a donc été approuvée ? Pas si vite.

Un nouveau problème est survenu : le soutien total à la loi Cirinnà de la part du M5S a été fragilisé par un article sur le blog de son fondateur, Beppe Grillo. Ce dernier appelle les sénateurs à user de leur liberté de conscience. En gros, c'est une invitation à dire : « Faites comme bon vous semble, nous sommes neutres », qu’il faut interpréter à la lumière de la grande majorité des électeurs du M5S, orientés à droite et en désaccord avec la position du mouvement sur le sujet. Quand Beppe Grillo tente de sauver la face, Matteo Renzi ne peut plus compter sur le soutien entier du M5S.

Le troisième point concerne les divisions au sein du PD. Le Parti démocrate (PD) est divisé en trois grands groupes : les élus favorables à la loi, les catholiques (partiellement ou totalement opposés) et l’aile la plus à gauche, qui nourrit quelques doutes. Tout sauf une situation idéale pour voter un texte aussi délicat.

Quatrième et dernier point à prendre en considération : le « saint » obstructionnisme de Prima Repubblica (l’expression Première République fait référence au système politique de la première République italienne durant lequel le pays a connu un certain immobilisme politique à cause de l’impossibilité des partis à se mettre d’accord sur les différents sujets politiques, ndlr) auquel a recours l’opposition parlementaire. Celle-ci peut alors proposer autant de modifications qu'elle le souhaite. Ainsi, près de 6 000 amendements ont été présentés au projet de loi sur les unions civiles, dont 5 000 ont été signés par le parti de la Ligue du Nord. 

Le Super Kangourou

Tout semble aller de travers. À tel point que nous sommes arrivés à un « pacte entre gentilshommes », paraphé entre la Ligue du Nord, Forza Italia (le parti de Silvio Berlusconi, ndlr) et le Parti démocrate qui rend 90% des amendements caducs. 500 doivent encore être votés. Cependant, le 17 février, le Parti démocrate aurait voulu soumettre au vote l’adoption d'un amendement appelé « super-kangourou », une tactique parlementaire qui aurait permis de « sauter » l'étude des amendements et donc de contourner l’obstructionnisme. Cette proposition a été repoussée par le M5S qui a affirmé vouloir agir de façon « démocratique ». Il demande de procéder au vote des amendements un par un, tout en essayant de mettre en difficulté le gouvernement. 

Afin d’éviter de faire piètre figure, le Parti démocrate a été obligé de reporter le vote du Sénat au mercredi 24 février, puisqu’il n’avait pas le nombre de sénateurs requis pour faire voter le projet de loi Cirinnà en toute tranquillité. Le premier ministre Matteo Renzi a déclaré vouloir avoir recours au vote de confiance, uniquement après avoir obtenu au préalable le soutien des autres forces de la coalition ou de celles de la majorité « variable » au Sénat. Des assurances qui tardent bien évidemment à arriver et qui – comme cela s’est passé dimanche à l’assemblée du Parti démocrate – poussent les démocrates à approuver un texte, en accord avec le NCD, qui refuse la stepchild adoption.

Avez-vous fait attention ? Jusqu’à présent nous avons parlé de jeux de pouvoir, de négociations, de prises de position… C’est tout. Ici, la politique ostracise la manière dont le texte pourrait être modéré ainsi que la vraie nature des motivations derrière chaque prise de décision. Telle est la situation actuelle au Sénat : complètement détachée de la réalité et très proche de cet autocentrisme institutionnel. Voilà comment une question fondamentale pour le futur de la société italienne a encore été instrumentalisée à des fins politiques. Bravo. Applaudissements. Rideau. Jusqu'à la prochaine fois.