Société

Manuel Brás da Costa : « Il y a encore trop à faire au Portugal »

Article publié le 15 septembre 2008
Article publié le 15 septembre 2008
Apprenti contreténor à Londres, le désormais chanteur d’opéra réside à Lisbonne, Portugal, sa terre natale. Un tout petit pays où faire carrière dans le lyrisme n’est pas une mince affaire. A moins de poser comme mannequin dans les grands magazines.

Il est 14 h en ce jour maussade et je suis invité à déjeuner chez le contre ténor Manuel Brás da Costa dans un quartier tranquille à quelques pas du centre de Lisbonne. Manuel m’attend à la porte de sa maison avec dans ses bras, Pukas, son chat. Il me met à l’aise et m’invite à m’asseoir à côté de lui. Il commence à me parler de façon désinvolte de la musique, sa grande passion, mais également de sa carrière, de son pays et de la situation en Europe. 

Prodige à onze ans

« J’ai commencé à chanter sans dire un mot à mes parents quand j’avais seulement onze ans », dit Manuel, le seul musicien de sa famille, en mâchant un carré de chocolat, son pêché mignon. A peine adolescent, il s’inscrit sans autorisation à la Scuola Gregoriana de Lisbonne, défiant deux cents candidats. Ses parents ne prennent connaissance de l’audition qu’au moment de signer son inscription finale. Après avoir étudié le chant pendant 20 ans et beaucoup de sacrifices, il arrive à entrer au Royal College de Londres, où il rencontre l’un de ses enseignants, le célèbre Michael Chance, un des plus grands contre ténors et maîtres de ces dernières années. La vie à Londres n’est pas facile pour le jeune chanteur qui vit grâce aux bourses d’étude, contraint et forcé à « limiter » sa vie culturelle aux « standing tickets » du dernier rang dans les plus grands théâtres londoniens.

London I love you

« Atteindre un objectif est difficile et demande du temps », dit Manuel d’une voix forte. Il tente de me décrire les difficultés rencontrées lors de son séjour dans une ville dont la population est la même que celle de son pays d’origine tout entier. L’expérience londonienne lui a beaucoup appris. Selon lui, « rester calme à Londres est quasiment impossible ! » Manuel aime voir sa voix évoluer, changer et s’améliorer jour après jour, après chaque spectacle. Il suit des cours de langue étrangère et sourit à mes commentaires sur son italien, un peu rouillé et à la prononciation peut-être un peu trop « ouverte ». 

Sa voix est quasiment unique pour un contre ténor, parce qu’il a également beaucoup de forces dans les aigus : « J’aime entrer dans le personnage et réussir à m’écouter chanter en même temps, c’est comme avoir un alter ego ». Nous entrons donc dans sa tanière, le lieu où il élabore ses personnages : la salle de musique comme il l’appelle. Il y a un tapis rouge énorme, un piano et sur les murs beaucoup de photos de Manuel avec différents chanteurs, acteurs et actrices portugais et internationaux. Depuis quelques années, il est aussi professeur : il donne des leçons privées de chant et de diction et enseigne à la Scuola Gregoriana, où ils l’appellent encore « Manelinho » (le petit Manuel).

La musique est un état d’âme

« Aujourd’hui je ne fais rien sans musique », me dit le chanteur quand je l’interroge sur sa passion. La musique classique l’accompagne partout, au travail, à la maison, dans la voiture, et pendant des cours de yoga. Dommage qu’il ne puisse pas l’écouter quand il lit, qu’il nage ou qu’il va au cinéma, une de ses autres grandes passions. Il suit particulièrement Antena 2, « sa radio » et la référence des amoureux de la musique classique, du jazz et du blues dans tout le Portugal. 

Depuis longtemps Manuel cherche à s’ouvrir à d’autres genres : dernièrement il a participé à la réalisation d’un projet avec les Pikoul Sisters, deux sœurs russes qui aiment jouer avec la musique. De leur rencontre est né un album qui s’appelle San Simon. Il soutient que son envie d’expérimenter est une autre chose qu’il a apprise en Angleterre, où les artistes sont davantage prêts à « s’ouvrir ». Selon lui au Portugal le processus est plus lent et les artistes sont moins enclins à ce type d’activités.

Du beurre dans les épinards

Manuel continue de parler de musique et de ses compositeurs préférés, parmi lesquels Bach, Händel, Gluck, Debussy et Monteverdi. J’essaie alors d’en savoir un peu plus sur sa carrière d’acteur télé et mannequin publicitaire et sa relation avec cet univers médiatique. Il sourit et semble ne pas vouloir en parler. « Je l’ai fait quand j’étais jeune, parce que j’avais besoin d’argent pour financer mes études, pour être franc… je le fais encore aujourd’hui », poursuit-il en me faisant un clin d’œil. Il a beaucoup d’amis dans le monde de la mode, de la télévision et dans la publicité et il sait qu’il pourrait en faire plus. « C’est un monde différent et je n’en fais partie que par nécessité. »

Manuel sait très bien combien il est difficile pour un jeune sans moyens financiers d’entrer dans le monde de la musique érudite. Pour lui, aujourd’hui beaucoup de jeunes s’intéressent à ce genre musical même seulement en tant que spectateurs, mais il y a beaucoup moins de possibilités : il suffit de penser aux prix des spectacles. Même pour un jeune artiste portugais, les possibilités pour progresser sont minces. « Ce n’est pas comme en Allemagne, où chaque théâtre de ville a une compagnie de chanteurs résidents. »

Au Portugal il y a un seul théâtre d’Opéra, le São Carlos et le concept de chanteur résident semble avoir disparu depuis longtemps. Manuel est critique envers son pays et il soutient les jeunes artistes qui s’enfuient et qui cherchent à étudier à l’étranger, dans la musique comme dans tout autre domaine. « Ils doivent expérimenter et grandir et il leur sera plus facile de progresser… » Il ajoute enfin : « Mais au Portugal, il y a encore trop à faire. »