Société

Madrid : sur le palier des expulsés

Article publié le 15 décembre 2015
Article publié le 15 décembre 2015

À Madrid, de plus en plus de personnes sont contraintes d'abandonner leur maison pour des raisons économiques. Entre banques sans pitié et expulsions forcées, certains Espagnols tentent tant bien que mal de résoudre le problème de logement. Quitte à se retrouver dans l'illégalité...

« Je me réveille en plein milieu de la nuit et je me dis : je ne suis pas chez moi. » Pilar Molina, une cinquantenaire qui porte un jogging défraîchi, est ce que l'on appelle une okupa. Une délinquante pour la loi espagnole. Un exemple de courage aux yeux de ses amis. En février dernier, elle a forcé la porte d'un appartement inoccupé du quartier de Vallecas à Madrid afin d'y habiter avec son fils de 14 ans. Elle ne paie pas de loyer et a accès à l'électricité et au gaz. Elle participe régulièrement à ce qu'elle appelle les « récupérations », l'occupation illégale d'un logement.

Tronçonneuses et pied de biche

« Je me moque de vivre dans l'illégalité. Je n'ai pas l'impression d'être une criminelle. » Pilar a décidé d'occuper une maison lorsqu'elle a perdu la sienne, après 14 mois sans avoir payé son loyer. « J'avais une dette de 2000 euros envers l'agence immobilière, propriétaire de l'appartemment. Cela fait des années que je ne travaille plus pour des raisons de santé : j'ai réussi, un temps, à aller de l'avant grâce aux économies, puis c'est devenu impossible. » Elle a rendu les clés à un responsable de l'agence et a quitté l'appartement avant d'en être chassée.

« Les squatteurs squattent par nécessité. C'est leur seule solution s'ils ne veulent pas se retrouver à la rue. Certains m'insultent pour ça : j'ai croisé une voisine qui m'a criée dessus en disant que je devrais avoir honte de vivre aux crochets des autres », continue Pilar. En réalité c'est l'incertitude de vivre sous un toit précaire qui est le plus pesant. « Je sais qu'ils peuvent me jeter dehors d'un moment à l'autre. Mais je ne peux pas faire autrement. »

Pilar n'est pas la seule locataire hors-la-loi de Vallecas, l'immense quartier ouvrier du sud-est de Madrid. Comme beaucoup d'autres quartiers du sud de la ville, il est souvent le théâtre d'expulsions. Mais comme nulle part ailleurs, les expulsés contre-attaquent. Calle del Monte Perdido, un bloc de 9 appartements est occupé depuis la mi-octobre. Fernando, surnommé Nene, raconte ce qu'il s'est passé : « Il était 6 heures du soir, nous étions plus de 100. Nous avons défoncé les portes avec des tronçonneuses et des pieds de biche et nous sommes entrés. La police est arrivée, mais cette fois-ci nous étions trop. Quand c'est la situation inverse, ils te frappent avec leur matraques et te traînent dehors. Évidemment, ils pourraient expulser les occupants à n'importe quel moment : notre seul moyen de défense est un groupe Whatsapp pour ameuter le plus de personnes possible. »

3 millions de logements vides

Ces opérations sont coordonnées par la PAH (Plataforma de afectatdos por la hipoteca) de Vallecas, une plateforme née dans l'optique de soutenir les personnes ayant perdu leur maison hypothéquée, et qui s'occupe désormais de tout type de problèmes de logement. « De plus en plus de familles sont à la rue », explique Alejandra Jacinto Uranga, du service central de la PAH. « Nous faisons tout pour empêcher ça : de l'assistance légale aux stratagèmes pour retarder une expulsion, en passant par les rassemblements devant les maisons des familles menacées d'expulsion. »

La PAH organise également des manifestations contre les banques, aujourd'hui propriétaires des meubles des locataires mis en demeure. « Au cours des dernières décennies, les Espagnols ont eu de plus en plus recours au crédit hypothécaire : avec l'arrivée de la crise et la hausse du chômage, ils ont cessé de rembourser leur prêt et les banques ont alors saisi leur bien immobilier. Ce qui est dramatique c'est qu'à cause de la bulle immobilière, les prix des appartements à l'époque étaient bien plus élevés que leur valeur actuelle », peste Alejandra. La saisie de la maison n'annule donc pas la dette, et les personnes endettées ne peuvent plus obtenir de nouveau prêt.

Par conséquent, soit les familles se font héberger par des proches, soit elles tombent dans l'illégalité. Des données précises sont inexistantes pour la ville de Madrid mais selon un rapport d'Amnesty International, on compte en Espagne environ 100 000 injonctions hypothécaires depuis le début de la crise. Le revers de la médaille, c'est que des appartements sont vides, car les mêmes banques peinent à trouver des propriétaires. En Espagne, selon l’Institut national de statistiques, 3,44 millions de logements (30% de l'Europe) seraient vacants.

« Aujourd'hui c'est toi, demain ce sera moi »

Aux assemblées pleines à craquer de la PAH, les esprits chauffent rapidement. Tout d'abord, on aborde les cas les plus urgents, ceux qui ont une date d'échéance. « Aujourd'hui c'est toi, demain ce sera moi » (Hoy por tí, mañana por mí) est la devise, car ici la solidarité est de mise. Cela fait par exemple 4 ans qu'Asunción résiste aux expulsions, en raison de ses problèmes de santé. Miguel quant à lui propose aux squatteurs de présenter aux autorités un faux bail : une arnaque qui fait gagner quelques semaines supplémentaires. Ensuite, il y a Carmen, qui a dans les bras une fillette de deux ans et dans la main un avis d'expulsion. Enfin, il y a Antonio, qui ne voulait pas quitter la maison dans laquelle il a vécu pendant 30 ans, mais qui a craqué en voyant sa femme en larmes devant la porte.

Seulement, même les locataires ne sont pas à l'abri. 60% des expulsions concernent des maisons vendues par des organismes publics aux « fonds vautours ». En 2013, IVIPA (qui dépend du gouvernement régional) et EMVS (de la ville de Madrid) ont respectivement cédé 2935 et 1860 appartements afin d'augmenter leur budget. Comme l'explique Enrique Villalobos, président de la FRAVM, la fédération des associations de voisinage, ces fonds ont une influence direct ou indirecte sur les loyers, et les locataires finissent par ne plus avoir les moyens. « Les organismes publics ont renoncé aux fins sociales qu'ils avaient à l'origine : lorsque le système provoque des injustices, il faut le changer. Nous demandons aux institutions des "logements sociaux" que les loyers ne dépassent pas les 30% des revenus d'une famille. Nous demandons également une modification de la loi sur les prêts hypothécaires et l'attribution des logements vacants. »

Le scepticisme au sujet des actions de la nouvelle mairesse Manuela Carmena - qui selon Enrique « négocie avec les banques pour trouver des solutions alternatives » mais « a fait l'erreur de promettre la fin des expulsions pendant sa campagne » - ne sonne pas le début de la capitulation. « Nous sommes face à une situation sociale dramatique », affirme le président de la FRAVM. « Évidemment, il y a des squats de mafieux, résultant d'organisations criminelles qui se font payer pour enfoncer les portes, mais la majorité de ces installations précaires sont le fruit du désespoir. »

Et si, comme l'affirme Villabolos, chaque habitation est un « bien d'usage et non d'échange », l'expropriation apparaît alors moins criminelle et les okupas moins hors-la-loi. Ils sont les acteurs malgré eux d'une lutte contre une ville d'habitants sans maison et de maisons sans habitant.

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Cet article fait partie de la série de reportages « EUtoo 2015 », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.