Société

Madrid : les rêves d'une jeunesse désoeuvrée

Article publié le 26 avril 2018
Article publié le 26 avril 2018

Lorsque l’on parle des millennials, tient-on vraiment compte du fait que tous n’ont pas les mêmes opportunités qui se présentent à eux ? Pour le savoir, je me suis rendue dans le quartier de Madrid qui affiche le plus haut taux de chômage chez les jeunes : Vallecas. À l’ombre des inégalités, une association tente tant bien que mal de donner corps à l’égalité des chances. Reportage.

Pour la série YoTambien, nous nous sommes glissés dans les thématiques du Yo!Fest @the EYE2018, le plus gros festival de la jeunesse européenne, afin d'explorer les préoccupations des jeunes européens. Cette semaine, on parle de solidarité. ---

« J’ai dit hier aux jeunes sur Whatsapp que tu allais venir et que tu ferais quelques photos d’eux. Apparemment, ils ont pris ça au sérieux », indique Arancha, l’une des éducatrices de La Kalle, une association culturelle madrilène basée à Vallecas. Depuis 1986, la structure aide les jeunes sans ressources âgés de 16 à 30 ans, et aux situations personnelles complexes, pour qu’ils ne restent pas en marge de la société. Luis, un autre éducateur, sourit et se mord la lèvre en voyant une des élèves traverser le couloir, un jean et un sweat à la main. Elle porte une longue robe d’été. Il s’agit de Katy, 20 ans, l’une des étudiantes de l’atelier « Commerce » où il s’agit d’apprendre à vendre, à gérer des commandes et à communiquer avec les clients, dans une boutique de vêtements improvisée dans une salle de classe. A priori, Katy est une adolescente comme une autre. Mais si elle est là, c’est parce que les travailleurs sociaux estiment que sa situation personnelle la situe proche de l’exclusion sociale. Elle est arrivée de Colombie avec sa mère et ses frères en portant une ambition : être libre et décider de sa propre vie. Au pays, son père ne voyait pas d’un bon œil qu’elle puisse prendre ses propres décisions. Sur son passeport, c’est même le nom d’un garçon qui apparaît. Mais plus pour très longtemps.

En vrai, Vallecas n’est pas vraiment un quartier. L’endroit est si grand qu’il occupe deux districts (Puente de Vallecas et Villa de Vallecas), sur les 21 qui forment Madrid. 339 035 personnes y vivent, soit presque l’équivalent de la population d’Alicante. C’est presque une mini-ville au cœur de Madrid (3 231 000 habitants), avec sa propre équipe de foot, le Rayo Vallecano, et sa chaîne de télévision locale, Tele K, qui émet en clair depuis 1992. Vallecas possède aussi une longue tradition d’accueil qui commence dans les années 1960 avec les familles venues d’autres provinces espagnoles, et aujourd’hui avec des migrants d’origine étrangère (Marocains, Roumains, Équatoriens principalement). Le « village dans la ville » n’a plus rien à voir avec ce qu’il était dans les années 1980. La réalité de ce district pauvre du Sud de Madrid, oublié par les politiques publiques et ravagé par la délinquance et la drogue, a beaucoup changé. Mais on sait d’où vient tout cela. Les stigmates et la « mauvaise réputation » se transmettent de génération en génération, surtout si l’on est issu de la classe ouvrière. Les plus lésés ? Les jeunes. Sur les 179 406 personnes sans emploi inscrites à Madrid (sans compter la Communauté autonome), 27 051 vivent à Vallecas. 8,62 % de chômeurs ont moins de 30 ans, le taux le plus élevé de la capitale espagnole.

 

« À Vallecas, il y a toujours eu des gens pauvres et rien n’a été fait pour remédier à cela. Les politiciens n’ont jamais tenu compte de cette réalité », m’explique Gonzalo, membre de l’équipe directive de La Kalle. « Ici, les gens disent encore qu’ils vont à Madrid quand ils se rendent en centre-ville. » En 16 ans, ce Chilien a vu passer beaucoup de jeunes à cran et entendu énormément d’histoires. Il sait donc pertinemment ce qui est prioritaire et ce qui ne l’est pas. « Les politiciens devraient descendre un peu sur Terre. Tout ce que l’Europe offre, comme InterRail, la carte Jeunes, les échanges, Erasmus, … c’est très bien, mais cela reste destiné à un groupe qui n’est pas majoritaire. Comment pouvons-nous envoyer nos jeunes en échange s’ils ne parlent pas anglais ? » Un autre problème se pose, selon lui, lorsque les donateurs précisent à l’avance le projet et le profil des étudiants à qui sont destinés les fonds, sans tenir compte de la réalité locale. « Nous recevons un financement de la part des institutions européennes. Elles l’envoient au ministère de l’Éducation qui, à son tour, le donne à la Communauté autonome de Madrid, pour finalement l’adresser à un fonds social chargé d’organiser un concours pour lequel nous devons présenter notre projet. Et en fin de compte ? Sur 100 qui se présentent, un seul est choisi. »

« C’est sérieux donc on ne rit pas »

Ils se trouvent tous dans la salle où l’on donne d’habitude des cours d’informatique. Ils sont 8 garçons et 5 filles. Mais aujourd’hui, le cours sera différent. Un de leurs camarades, Asser, leur a préparé une présentation. « C’est sérieux, donc on ne rit pas. Je vais vous parler de la guerre en Syrie », leur dit-il sans hésiter, avec un bel accent arabe et le sérieux de quelqu’un qui semble avoir parlé en public toute sa vie. Malgré ses 18 ans, il paraît plus âgé, mais la casquette noire qu’il porte à l’envers nous ramène à la réalité. Soudain, tout le monde se tait. « Nous sommes venus de Syrie parce qu’on ne pouvait pas rester là-bas. Nous vivions parmi les morts et nous avons perdu beaucoup de nos cousins. On ne peut pas grandir avec la peur », exprime Asser. Débarqué avec sa famille depuis la Turquie, il raconte que son père s’est exilé à Madrid un an auparavant. Contrairement à lui, Mohammed et Amin, deux jeunes Syriens également présents aujourd’hui et bien plus introvertis, sont venus seuls et ne savent pas ce qui les attend dans un mois. En 2015, les États membres se sont engagés à relocaliser 160 000 réfugiés installés en Italie et en Grèce. L’Espagne devait prendre en charge 17 337 personnes, mais le 26 septembre 2017, date à laquelle expirait le délai, le pays n’en avait accueilli que 11 %, selon les données de l’Oxfam Intermón. Et alors que les bureaux de l’Office d’Asile et de Refuge sont paralysés, le chiffre continue d’augmenter. En 2016, l’Espagne a reçu 3069 demandes d’asile de la part de Syriens. Ils sont devancés par les Vénézuéliens, avec 4196, suivis par les Ukrainiens avec 2769.

C’est l’heure de la pause, et tous sortent dans la rue pour fumer, regarder leur téléphone portable, manger un sandwich ou tout simplement parler. Ils s’assoient par terre. Je remarque que Mohamed et Amin ne parlent pas beaucoup avec les autres. Ils sont peut-être timides ou fatigués. Mais la barrière principale qui les sépare n’est pas culturelle, elle est linguistique. Les deux ont commencé leurs études universitaires en Syrie, et parlent très bien anglais, mais ils continuent d’apprendre l’espagnol. « Nous avons voyagé depuis la Syrie jusqu’au Liban, puis vers l’Algérie, le Maroc et finalement Melilla. C’est là que nous nous sommes connus, où, après avoir passé 43 jours au camp de réfugiés dans des conditions très dures, on nous a transférés à Madrid et Almería. Au bout de quelques mois, nous avons décidé de mettre le cap sur l’Europe, moi vers l’Allemagne, et Mohamed vers la Hollande ». Après de nombreux mois de malheurs, les autorités les ont obligés à rentrer en Espagne puisque, selon la Convention de Dublin, les réfugiés doivent faire leur demande d’asile dans le premier pays européen dans lequel ils sont arrivés. « Nous retrouver ici a été la seule bonne chose qui nous soit arrivée au cours des derniers mois », raconte Amin qui, malgré ses 29 ans, affiche un regard si fatigué qu’il semble avoir vécu toutes les souffrances de l’humanité. Chaque matin, ils quittent l’auberge dans laquelle ils vivent temporairement, viennent à La Kalle étudier l’informatique, et l’après-midi, ils se rendent dans un centre de la CEAR (Commission Espagnole d’Aide aux Réfugiés), où ils mangent, apprennent l’espagnol et oublient pendant un temps qu’ils n’ont pas la même vie que les autres. « Maintenant, on n’attend plus qu’il nous arrive quelque chose de bien », dit Mohamed. Selon la législation espagnole, l’administration doit répondre aux demandes dans un délai moyen de 6 mois. Mais ces deux jeunes ont fait la connaissance de personnes à l’auberge qui attendent depuis plus longtemps que cela. Malgré tout, lorsque je leur demande si cela les dérange que je les prenne en photo, ils ne font pas qu’accepter. Ils sourient aussi. « Tu pourras nous l’envoyer ? »

« C’est beau de rêver, mais il faut parfois apprendre à modérer ses désirs »

Celui qui n’est pas fan des photos, c’est Mustafa, licencié en sociologie âgé de 22 ans, originaire de Guinée-Conakry, qui est resté à l’intérieur pendant la pause. La première chose à laquelle je pense en le voyant, c'est qu'il a l'air d'un type sérieux qui ne va pas vouloir engager la conversation avec moi. Il est très grand. Beau aussi. Il pourrait être mannequin, mais j’imagine que cela ne rentre pas dans ses plans. Je remarque qu’il observe beaucoup tout le monde. Mais contrairement aux autres qui crient, rient et chahutent, il ne parle que lorsqu’on l’interroge. En 2016, il a essayé de traverser la clôture de Ceuta, un double mur de barbelés de 8 kilomètres de long et 6 mètres de hauteur, qui sépare le Maroc de l’Espagne. C’est, avec celle de Melilla, la seule frontière terrestre d’Europe sur le continent africain. « J’ai essayé, mais je n’ai pas réussi. C’est pour ça que je suis passé par la mer, et je suis arrivé à Grenade sur un canot. Ce sont des choses que l’on ne peut pas raconter parce que c’est très dur », raconte-t-il. Son idée était d’atteindre la France, mais voyez-vous : « L’homme propose et Dieu dispose ». C’est à ce moment-là que l’un des éducateurs s’approche et lui reproche gentiment de ne pas être assez critique face à tout ce qu’il a vécu. « Tu ne peux pas dire que l’accueil a été bon quand tu es arrivé en canot. Les gens normaux voyagent en avion, en train, en autobus, mais toi, tu as risqué ta vie. » Mustafa acquiesce mais ne rentre pas dans les détails. « Je n’ai pas eu une vie facile, et la seule chose que je veux, c’est avoir une vie tranquille, avec un travail, une situation légale et une maison. » Il ne sait pas que l’on peut espérer avoir une grande maison, s’il veut. « Oui, c’est beau de rêver, mais il faut parfois apprendre à modérer ses désirs. »

  

Une génération homogène ?

Quand les médias parlent de notre génération et des fluctuations économiques auxquelles elle est confrontée, nous oublions souvent que dans ce fameux groupe d’indies accros aux réseaux sociaux, fans de l’économie partagée, hyperconnectés, existentialistes et voyageurs polyglottes, nous ne sommes pas tous égaux. Même si, en Espagne, une donnée nous compare bel et bien : chez les 36 % de jeunes au chômage, tous n’ont pas étudié ou vécu un temps à l’étranger. Tous ne peuvent pas compter sur l’aide économique de leurs proches et tous ne trouvent pas la manière de guider leurs propres projets.

« Même si la vie est dure, on peut toujours s’en sortir », lance Lorena, une Madrilène de 20 ans au bagout énorme, née à Málaga et qui, depuis ses 12 ans, vit dans des centres pour mineurs parce que sa mère avait autre chose à faire que de s’occuper d’elle et de ses frères. Si elle ne venait pas d’elle, cette phrase ferait l’effet d’une provocation. Mais que ce soit Lorena qui le dise, cela me console. Tu te sens différente des autres ? « Moi non, mais il y a toujours eu beaucoup de préjugés. Tu dis que tu es protégée de la Communauté autonome de Madrid parce que tu n’as pas de revenus, et les gens commencent à réfléchir : "Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire ?" ».

Les autres sont partis, mais Lorena reste à fumer. Elle n’est pas pressée. Visiblement, cela lui fait du bien de parler. « Je n’ai pas eu à faire la guerre comme Asser, mais je sais ce que c’est que de recommencer à zéro quelque part où tu ne veux pas être. C’est très difficile. » À 20 ans, elle n’a jamais voyagé en dehors de l’Espagne. Mais elle adorerait. Où aimerait-elle aller ? « Je ne sais pas… à vrai dire, je n’y ai jamais réfléchi. » Lorena a encore le temps. Pour ça et pour étudier la criminologie, son grand rêve. Aussi pour se souvenir que nous ne sommes pas seuls au monde. « Il faut avant tout savoir partager », ajoute-t-elle. « Ce n’est pas la même chose de manger un gâteau tout seul ou de le partager en quatre. » Je ris, puis elle réfléchit : « Bon, ça dépend de la taille du gâteau, bien sûr ».

 --- Cafébabel est partenaire média du Yo!Fest. Chaque année, ce festival politique centré sur la jeunesse et organisé par l'European Youth Forum mélange débats politiques, ateliers, concerts de musique et performances artistiques. Le festival est intégré au European Youth Event - EYE2018 au Parlement européen de Strasbourg. L' #EYE2018 donne l'opportunité à 8000 jeunes Européens de faire entendre leurs voix et de construire une vision pour le futur de l'Europe. Cette série explorera cinq thémathiques présentes au coeur de l'évènement : la révolution digitale, les bouleversements internationaux, l'environnement, la solidarité et l'innovation politique en Europe. Suivez le EYE et le Yo!Fest sur les réseaux sociaux.

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