Société

Loretta Napoleoni : «L’Europe ? Un grand paradis fiscal !»

Article publié le 22 juin 2009
Article publié le 22 juin 2009
Pour cette spécialiste de la finance et du terrorisme, la crise financière est « une occasion manquée pour l’Europe de parler d’une seule voix ». Explication de texte en direct d’un taxi romain.

« Pendant que les politiques nous terrorisaient, la finance nous volait nos épargnes »

L’ « économie canaille » ? L’expression inventée par Loretta Napoleoni, économiste italienne de 50 ans, pour titrer son ouvrage (« Economia canaglia » en italien) fait mouche. Selon elle, une nouvelle génération d’hommes d’affaires dénués de scrupules, entrepreneurs et financiers, gèrent la planète. « Il s’agit d’un livre sur le monde moderne qui risque d’être totalement redessiné par l’action de forces économiques obscures. Une histoire qui nous force à nous rappeler que l’humanité est toujours contrainte de payer le prix fort, ce qui est ensuite présenté dans les livres d’histoire comme des conquêtes », peut-on lire dans l’introduction. 

Comment les consommateurs vivent-ils dans ce monde, construit par les médias, pris dans un réseau virtuel de désirs et d’illusions sociales, alors même que l’économie réelle change rapidement ? Dans la vrai vie, Loretta, Londonienne toujours entre deux voyages, peine à pouvoir répondre à cette question comme elle le fait dans son livre : « Ecoute, je n’ai pas beaucoup de temps. Dans vingt minutes, j’ai un rendez-vous à la radio, ensuite un autre entretien, un dîner de travail… Eh oui, j’ai de nombreuses rencontres inscrites à l’agenda et le pire est que je suis à Rome et que ma secrétaire, en organisant ma journée, en a à peine tenu compte : il est difficile de se déplacer rapidement d’un coin à l’autre du centre-ville ! »

Aujourd’hui, Internazionale publie son article intitulée « Le rêve de Ben Laden » et annonce la sortie imminente de La Morsa (aux éditions Chiarelettere) : « Il s’agit d’un extrait du chapitre ‘Las Vegas et Dubaï’, les deux métropoles, symboles de la décadence et de la contamination de l’Occident, qui depuis la fin 2001 croissent et s’enrichissent. Avec l’éclatement de la bulle financière en 2008, elles sont les premières à souffrir de la crise, parce qu’elles sont liées à la haute finance globalisée. » Sur la couverture, en guise de sous-titre : « Distraits par Al Quaïda, dévalisés par Wall Street ». « Pendant que les politiques nous terrorisaient, la finance nous volait nos épargnes : voilà l’emprise, la 'morsa', à laquelle nous sommes tous soumis. » Comment peut-on sortir de là ?

L’Occident s’est effondré sans Ben Laden

L’assurance avec laquelle elle donne des indications pour atteindre la Via Asiago montre bien qu’elle est née à Rome et y a vécu jusqu’à ses 24 ans. C’est à cette époque qu’« après avoir en vain cherché du travail en Italie, elle remporte la prestigieuse bourse Fulbright et part pour les Etats-Unis. » Et la biographie de préciser : « Elle se considère comme une émigrée, pas comme un cerveau en fuite. » A la radio, on entend le journal et ses titres sur les dernières actualités de la crise. « 'Crise' est le mot le plus prononcé ces huit derniers mois. Avec l’attaque des tours du World trade centre, Ben Laden pensait entamer un acte de purification de l’Occident ; c’est le contraire qui s’est produit. Grâce à une politique qui ne produit rien et dépense l’argent qu’elle n’a pas, la débâcle de ce monde de celluloïd et de passions incontrôlables s’est bel et bien produite mais plus tard et par fait de l’Occident lui-même. » 

« Il n’y a pas de pays en particulier qui gère mieux que les autres »

A qui profite aujourd’hui ce court-circuit économique ? « Au crime organisé, comme c’est souvent le cas. Pense à Naples, par exemple, où les petites entreprises au bord de la faillite sont en train de se tourner vers les usuriers pour affronter la crise. La Ndrangheta se bouge mieux que la Camorra, surtout sur le territoire européen où certains Etats, comme l’Allemagne, n’ont pas de législation qu’il faut pour lui faire obstacle. » Voilà l’Europe. Faisant référence aux politiques distinctes, dont le journal se faisait l’écho à la radio : « Ce moment historique aurait pu donner à l’UE l’occasion de redessiner son propre rôle au niveau mondial mais les voix trop nombreuses, les diverses politiques internes et externes des Etats-membres l’ont rendues moins incisive. » Elle feuillette le quotidien et s’arrête aux affaires étrangères avec le scandale qui infeste la classe dirigeante britannique. Ils semblent loin les jours où la presse couronnait Gordon Brown comme l’homme qui porterait l’Europe hors de la crise : « Il n’y a pas de pays en particulier qui gère mieux que les autres, mais celle qui se trouve dans les pires conditions, c’est sûrement la Grande-Bretagne qui risque une crise décennale à cause également des erreurs commises au cours des derniers mois. »

Patriot Act et conséquences

Mais alors, quel est le rôle de l’UE ? « L’Union s’est simplement transformée en paradis fiscal à cause du Patriot Act approuvé en 2001 par le Congrès américain qui contrôle sévèrement le flux financier qui arrive aux Etats-Unis. Ainsi, le blanchiment de l’argent sale s’est déplacé sur le Vieux continent à la faveur d’un manque de normes homogènes et exhaustives, tant contre le blanchiment d’argent que contre les paradis fiscaux. A nouveau, celle qui y gagne, c’est la Ndrangheta qui s’y est faite, grâce à l’assise de Salvatore Mancuso (un immigré sicilien qui est devenu le nouveau leader de l’organisation terroriste paramilitaire colombienne), un allié commercial des narcotrafiquants de Colombie. » 

Napoleoni, alors qu’on arrive à destination, contrôle ces rendez-vous, suit du doigt les horaires sur son agenda et les coupures de journaux des derniers mois. Elle se prépare à la dernière question : comment en sortirons-nous ? « La crise pourrait être positive et faire réfléchir aux conséquences négatives de la mondialisation mais ne nous attendons pas à ce que ce soit les politiciens qui le fassent ; c’est la société civile qu’il convient de mobiliser. » De façon claire et nette, elle l’aura répété plus qu’on peut l’imaginer.

Elle paye le taxi et sort rapidement de la voiture, rejoint un groupe de journalistes, à l’extérieur des bureaux de Rai Radio Tre. Elle hésite, revient vers moi en me tendant une copie de son dernier livre, le signe et s’éloigne finalement. J’ouvre, lis son autographe en grandes lettres. Suis-je une groupie ou une journaliste ?

Nous remercions Giulia Civiletti pour sa disponibilité et sa patience.