Société

Lituanie : à Kirtimai, les Roms troquent la drogue contre l’éducation

Article publié le 31 mars 2012
Article publié le 31 mars 2012
Moins de 3000 Roms vivent en Lituanie, mais ce 0,1% de la population suffit pourtant à servir de bouc-émissaire dans un pays engoncé dans la crise. Mais à Kirtimai, entre manque de bois, trafic de drogue et marginalisation, Romualda, Svetlana, Konstantin et Konsela aident la communauté Rom à relever la tête.

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« Si tu croises un Rom, il y a trois options : soit c’est un camé, soit c’est un dealer, soit c’est un voleur. » Vendredi, 3h du matin au bar gringo, centre de Vilnius. Vitalius est un brin éméché. Il s’excuse de faire dans le stéréotype, mais insiste : « Depuis 27 ans que j’habite ici, je n’ai jamais entendu une chose positive sur les Roms et si plusieurs de mes amis tombés dans la drogue dure vivent dans la rue aujourd’hui, c’est parce qu’ils allaient s’approvisionner à Kirtimai. »

A la périphérie de Vilnius.

Nomade, rentre chez toi

Kirtimai, périphérie de Vilnius. Un lieu à triple connotation. Cible préférée de la politique du bouc-émissaire opérée par les politiques, remâchée par les médias et avalée par l’opinion publique lituanienne d’un côté, on y trouve aussi un concentré de tous les symptômes de la pauvreté dont souffre la communauté rom. La troisième connotation est moins connue mais plus positive : les Roms de Kirtimai bénéficient de nombreux programmes d’insertion éducative et professionnelle issus de la société civile lituanienne.

Le week-end, ce bourreau de travail est travailleur social pour des personnes handicapées.

-1°C à Vilnius ce jeudi 8 décembre. Enrobée dans un manteau d’Elfe, Romualda, directrice de la Fondation pour les Enfants Lituaniens, dirige sa voiture vers le Centre communautaire Rom situé à l’entrée de Kirtimai. « En 1994, notre fondation a commencé par de l’aide alimentaire. Mais un jour, nous demandions aux Roms de Kirtimai d’inscrire leurs noms sur une liste et ils n’ont signé que d’une lettre. Ils ne savaient pas écrire. J’ai alors compris que la nourriture n’était pas le seul problème », dit-elle en prenant un virage. D’un mouvement de bras, la directrice de la fondation depuis 15 ans désigne des baraques en bois derrière la vitre embuée. Devant, le Centre communautaire rom est le seul bâtiment en dur.

Serre de fortune. Deux filles branchent une chaîne hifi et improvisent des pas de danse tandis qu’une institutrice prépare la salle de classe. Les adultes roms peuvent venir y suivre des cours de lituanien, d’économie ou de conduite tandis que les plus jeunes sont dirigés vers le soutien préscolaire et l’éveil artistique. « Il m’a fallu environ deux ans pour me faire accepter. » Svetlana Novopolskaja dirige le centre depuis sa fondation en 2001. N’ayant pas d’origine rom, cette Lituanienne aux yeux rieurs a dû montrer patte blanche. Mais elle sait que leur perplexité face aux organes publics, les Roms la tiennent des tourments de l’histoire : « Kirtimai était un bois dense, les Roms étaient nomades et les "maisons Roms" comme ils les nomment eux-mêmes n’étaient pas faites pour les accueillir toute l’année. Mais en 1956, l’Union soviétique interdit le nomadisme et rend l’école obligatoire. A la place des arbres, on trouve aujourd’hui une usine et après 60 générations de nomades, on demande aux Roms d’y rester. »

Sous les yeux des caméras de police

Devant l’écran d’ordinateur qu’il masque par ses larges épaules, Konstantin, 26 ans, planche sur le projet « Face Roma ». En facilitant l’employabilité dans une communauté où 42% des membres n’ont aucune expérience professionnelle, le projet supporté par l’ONU et le ministère du Travail lituanien vise à ouvrir le marché du travail aux Roms de Kirtimai, première étape pour faciliter l’accès à l’éducation, au logement et à la santé publique.

11 heures, l’heure pour Konstantin d’aller confirmer la tenue du cours de lituanien aux élèves. Le grand gaillard aux yeux bleus glisse sur le chemin non-asphalté qui conduit aux baraques. Moins de 400 Roms y vivent dans 72 maisons, dont une seule est déclarée. Tous sont donc domiciliés à la même adresse, rue Dariaus ir Girëno, #185. « En 2006, il y avait 536 Roms à Kirtimai. Beaucoup ont émigré au Royaume-Uni pour gagner leur vie. Et 60 sont en prison », explique Svetlana. La police a en effet durcit le ton contre le trafic de drogue qui sévit dans le camp. « Les caméras implantées dans le camp depuis 2004 ont enfin commencé à être utilisées. 1000 clients venus de la ville ont été identifiés et les dealers ont été arrêtés. Mais les personnes clés du trafic courent toujours. »

Konstantin passe sous une caméra de police et entre dans une maison branlante. Une femme usée est assise sur le sofa et observe un couple de jeunes qui préparent le thé. Tandis que sa jeune femme s’occupe de leur fille de deux ans, un athlète moulé dans son débardeur rajoute du bois pour chauffer les deux pièces mal isolées. Il regrette l’Angleterre d’où il revient, car il est plus simple d’y trouver du travail. « En Lituanie, les gens disent que les Roms sont des feignants et des voleurs, qu’ils ne veulent pas travailler. » Sans travail, les habitants de Kirtimai vivent de l’aide social, 300 litas par personne (86 euros). Ou du trafic de drogue.

Nomadisme professionnel et citoyen

Mais la nouvelle génération veut changer. Outre les efforts de Konstantin - « deux Roms viennent d’être embauchés dans le bâtiment grâce à Face Roma », confie Svetlana - le désir d’aller travailler en Grande-Bretagne rend l’obtention de la citoyenneté lituanienne indispensable… Ainsi que le succès à l’examen de langue qui va avec. Les cours de lituanien sont donc de plus en plus prisés et, premier pas, « deux d’entre eux ont réussi l’examen le mois dernier », annonce fièrement Svetlana.

Au Parlement lituanien où, à l'occasion de la journée internationale des droits de l'homme, elles se sont métamorphosées en "livre humain" pour dénoncer les stéréotypes subis par leur communauté.Tandis que certains apprennent la citoyenneté pour mieux quitter le pays, d’autres voyagent pour mieux s’y installer. Konsuela Mačiulevičiutė , 26 ans, chanteuse diplômée de l’école de musique de Yahama et prof de musique à Žagarė (nord de la Lituanie, à la frontière de la Lettonie), revient de Strasbourg, où elle assistait à la conférence de la jeunesse rom, et de Malaga où elle représentait la communauté lituanienne lors de la première conférence mondiale des femmes roms. Son objectif ? « Créer une organisation pour tous les Roms de Lituanie, qui soit ouverte aux non-Roms, pour changer l’image de notre communauté », dit-elle dans un anglais travaillé. Féministe, diplômée et artiste contre dealeuse, voleuse et chômeuse, les Lituaniens sont-ils prêts à accepter l’envie de lifting de sa nouvelle génération Rom ?

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l’équipe de cafebabel Vilnius.

Photo : Une (cc) davisommerfeld/flickr; Texte : toutes ©Emmanuel Haddad, sauf Kirtimai : (cc) mariukasm/flickr