Société

L'immigration en Bulgarie va droit dans le mur

Article publié le 4 décembre 2013
Article publié le 4 décembre 2013

Un an après que la Grèce a terminé son mur à la frontière de la Turquie, les autorités bulgares ont annoncé qu'elles constuiraient le leur, sur 30 kms, afin d'endiguer l'immigration clandestine que représentent les réfugiés syriens. Alors que le recours à ce type de mesures inquiète, de plus en plus de migrants considèrent désormais l'Europe comme l'enfer sur Terre

A l’ins­tar de cer­taines routes ma­ri­times bien connues à tra­vers la Mé­di­ter­ra­née, la courte fron­tière ter­restre entre l’UE et la Tur­quie constitue un foyer d'im­mi­gra­tion illé­gale. Ces murs ne sont qu’un élé­ment des ten­ta­tives oné­reuses de l’UE afin de sur­veiller les fron­tières, ten­ta­tives lar­ge­ment ac­cu­sées d’être in­ef­fi­caces et pro­pices aux vio­la­tions des droits de l’Homme. Ces der­nières an­nées, la fron­tière entre l’Eu­rope et la Tur­quie est de­ve­nue l’un des points d’en­trée les plus im­por­tants pour les mi­grants d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique. Il y a dix ans, les fron­tières es­pa­gnoles et ita­liennes ont subi de plein fouet l’af­flux de mi­grants fuyant la guerre et la mi­sère. Puis, les contrôles aux fron­tières ma­ri­times ont été ren­for­cés et le ra­pa­trie­ment s’est ac­cé­léré – l’Es­pagne et l’Ita­lie ont signé des ac­cords de re­con­duite à la fron­tière avec les gou­ver­ne­ments nord-afri­cains. Les tra­fi­quants ont évo­lué en consé­quence. 

Les cen­taines de mil­liers de mi­grants qui fran­chissent les fron­tières de l’Eu­rope chaque année, ve­nant parfois d’Af­gha­nis­tan, peuvent payer les tra­fi­quants jus­qu’à 10 000$ (7400 euros, ndlr). Selon les cal­culs des au­to­ri­tés, il s’agit d’une vé­ri­table in­dus­trie de plu­sieurs mil­lions de dol­lars. Avec au­tant d’ar­gent en jeu, les tra­fi­quants peuvent s’adap­ter plus ra­pi­de­ment que les au­to­ri­tés fron­ta­lières ne peuvent ré­pondre à l’évo­lu­tion du pay­sage de la mi­gra­tion clan­des­tine.

100 000 im­mi­grants illé­gaux chaque année

Rien qu’en 2011, près de 100 000 mi­grants clan­des­tins ont été ar­rê­tés en es­sayant d’en­trer sur le ter­ri­toire eu­ro­péen via la Grèce, contre seule­ment 36 000 en 2010. Alors que le flot d’im­mi­grants s’est in­ten­si­fié dans le sud-est de l’Eu­rope, les au­to­ri­tés grecques ont eu la sen­sa­tion d’être écra­sées par un bus. « Nous ne pou­vons pas gérer cela », a déclaré en 2011 le mi­nistre de l’In­té­rieur grec Chris­tos Pa­pout­sis. Les au­to­ri­tés, à court d’ar­gent, étant in­ca­pables de sup­por­ter ce far­deau, les de­mandes d’asile ont été main­te­nues et les mi­grants en­tas­sés dans des hé­ber­ge­ments sur­peu­plés, vi­vant dans des condi­tions in­hu­maines pen­dant des mois.

En dé­cembre 2009, la Grèce a ter­miné son mur à 3 mil­lions d’eu­ros. Longue de 10,5 ki­lo­mètres et haute de 4 mètres, la clô­ture bar­be­lée pro­tège une pe­tite terre aride le long des 200 ki­lo­mètres de fron­tière avec la Grèce, dont une grande par­tie longe le fleuve Evros. Les au­to­ri­tés es­timent que ce mur est ef­fi­cace, mais il semble avoir seule­ment amené les mi­grants à em­prun­ter les voies ma­ri­times, plus dan­ge­reuses.

Les gardes-fron­tières ont ex­pli­qué au jour­nal Ka­thi­me­rini que le pro­jet avait un fort im­pact sur les flux d’im­mi­gra­tion illé­gale à tra­vers la fron­tière ter­restre. Bien qu’ils af­firment que les en­trées illé­gales ont chuté de 95%, on observe également une nette aug­men­ta­tion des tra­ver­sées ma­ri­times via la Mer Egée. Lors du pre­mier se­mestre 2012, la po­lice et les gardes-côtes de la ré­gion ont dé­tenu 102 mi­grants sans-pa­piers, tan­dis que 1 536 d'entre eux ont été in­ter­cep­tés lors des trois mois sui­vants la fin de la construc­tion du mur.

LA BUL­GA­RIE EM­BoîTE LE PAS

Les au­to­ri­tés bul­gares se sont re­trou­vées dans une si­tua­tion si­mi­laire de­puis le début du conflit sy­rien. De­puis 2012, l’aug­men­ta­tion des en­trées clan­des­tines a été mul­ti­pliée par sept. En­vi­ron 10 000 mi­grants, Sy­riens pour deux tiers d’entre eux, sont ar­ri­vés jus­qu’à pré­sent, lais­sant les au­to­ri­tés sans res­sources pour en­di­guer la vague de clan­des­tins ou of­frir des équi­pe­ments de base à ceux qui ar­rivent. Pour The Eco­no­mist, un ré­fu­gié a qua­li­fié la si­tua­tion du pays le plus pauvre d’Eu­rope de « cau­che­mar ». La nour­ri­ture et les soins mé­di­caux pour les ré­fu­giés dé­chi­rés par la guerre sont rares et les hé­ber­ge­ments sor­dides.

Comme les Grecs, les Bul­gares es­pèrent que ce mur leur pro­cu­rera un peu de répit. Il de­vrait cou­vrir près de 30 des 274 ki­lo­mètres que consti­tue la fron­tière du pays avec son voi­sin turc, et tra­ver­sera une zone boi­sée et val­lon­née, où la vi­si­bi­lité pour les pa­trouilles aux fron­tières est li­mi­tée. Le mur, disent-ils, fait par­tie d’un ef­fort plus vaste pour faire face à la si­tua­tion, in­cluant no­tam­ment de nou­veaux hé­ber­ge­ments d’ac­cueil ac­tuel­le­ment en cours de construc­tion et quelques mil­liers de po­li­ciers sup­plé­men­taires pour pa­trouiller le long de la fron­tière.

La Grèce a éga­le­ment com­mencé à re­con­duire des cen­taines de mi­grants en Syrie, une ini­tia­tive vi­ve­ment cri­ti­quée par l’UNHCR, l’Agence des Na­tions Unies pour les Ré­fu­giés. Les of­fi­ciels bul­gares s’in­quiètent que l’ar­ri­vée mas­sive de mi­grants dé­clenche une vague de xé­no­pho­bie. Le 9 no­vembre, des skin­heads ont passé à tabac un mu­sul­man bul­gare, le confon­dant avec un Sy­rien. Des mil­liers de per­sonnes ont ré­cem­ment ma­ni­festé à Sofia après qu’un em­ployé de ma­ga­sin a été poi­gnardé par un mi­grant clan­des­tin al­gé­rien. 

25 000 im­mi­grants noyés

En Grèce et en Bul­ga­rie, les murs sont le sym­bole d’une ten­ta­tive déses­pé­rée des au­to­ri­tés pour gar­der le contrôle sur des évè­ne­ments qui les dé­passent. Alors que les res­pon­sables sont na­tu­rel­le­ment pré­oc­cu­pés par les faibles res­sources dont ils dis­posent pour s’oc­cu­per des ré­fu­giés, les cri­tiques craignent que ces murs soient contre-pro­duc­tifs. Adrian Ed­wards, de l’UNHCR af­firme que « l’in­tro­duc­tion de bar­rières, comme des murs et/ou autres moyens de dis­sua­sion, peuvent ame­ner les gens à en­tre­prendre des tra­ver­sées plus dan­ge­reuses et à mettre da­van­tage de ré­fu­giés à la merci des pas­seurs. »

Pour en­di­guer les flux crois­sants de mi­grants illé­gaux, l’UE a mis en place un en­semble de contrôles fron­ta­liers et de nou­velles lois de grande en­ver­gure lors des der­nières dé­cen­nies, plus connu sous le nom pé­jo­ra­tif de « l’Eu­rope for­te­resse ». Nom­breux sont ceux qui af­firment que la coû­teuse bu­reau­cra­tie eu­ro­péenne est in­ca­pable de main­te­nir les mi­grants à dis­tance, condui­sant à de graves vio­la­tions des droits de l’Homme aux fron­tières de l’Eu­rope. En outre, ces pra­tiques forcent les tra­fi­quants à prendre de plus grands risques. Lors des deux der­nières dé­cen­nies, 25 000 im­mi­grants se sont noyés dans la mer Mé­di­ter­ra­née, selon l’Or­ga­ni­sa­tion In­ter­na­tio­nale pour les Mi­gra­tions.  

Les ac­ti­vistes disent que la cri­mi­na­li­sa­tion de l’im­mi­gra­tion clan­des­tine est in­évi­ta­ble­ment contre-pro­duc­tive et mène à des abus, aussi bien de la part des au­to­ri­tés fron­ta­lières que des tra­fi­quants cruels aux­quels les mi­grants confient leurs vies. Les groupes de dé­fense des ré­fu­giés plaident pour plus de so­lu­tions pour l’im­mi­gra­tion lé­gale. En fin de compte, c’est seule­ment en abor­dant les si­tua­tions de rup­ture et les in­éga­li­tés de ri­chesses, qui conduisent es­sen­tiel­le­ment à la mi­gra­tion, que l’Eu­rope pourra s’at­ta­quer à la ra­cine du pro­blème.