Société

Liberté de la presse : l'Europe ne montre plus l'exemple

Article publié le 29 mars 2010
Article publié le 29 mars 2010
Un exemple pour la liberté de la presse. C'est du moins ce que le Vieux Continent a eu l'illusion d'être pendant des années. Aujourd'hui, le réveil est brutal : de nombreuses nations européennes sont en chute libre dans le classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters Sans Frontières.
Et les manifestations pour défendre ce que Kant appelait « liberté de la plume » se multiplient.

Qui est le journaliste européen ? Quelles sont ses conditions de travail ? Aucun problème pour lui s'il vit dans un des bastions de la liberté de la presse, c'est-à-dire dans le triangle Danemark – Finlande – Irlande. Bien entendu, cela vaut s'il ne s'amuse pas à publier des caricatures sur des thèmes religieux brûlants. Par contre, si on se déplace en Russie, le journaliste doit être prudent quand il parle de la Géorgie ou des droits de l'homme, vu ce qui est arrivé il y a trois ans à Anna Politkovskaïa. Sans oublier les pays qui aspirent à entrer dans l'Union européenne comme la Croatie, où le journaliste réfléchit à deux fois avant de parler des relations serbo-croates.

Berlusconi, Murdoch : la main mise médiatique

Manifestation à Rome, le 3 octobre 2009Certains pays fondateurs de l'Union européenne perdent à une allure vertigineuse leurs illusions quant à l'état de la liberté de la presse sur leur territoire : en 2009, le journaliste français a dû composer avec les enquêtes judiciaires, les arrestations et l'ingérence des autorités politiques, « y compris de la part de Nicolas Sarkozy », selon le rapport annuel de Reporters Sans Frontières. Sans aucun doute, la situation est pire en Italie, qui finit en 49e position (la France est à la 43e position) dans le classement mondial effectué par la même ONG. Dans la Botte, on a appris récemment qu'une enquête est en cours sur les pressions que le Président du Conseil Silvio Berlusconi aurait exercées sur les antennes publiques italiennes, afin que certaines émissions qui lui sont hostiles soient suspendues. Tout aussi récemment – le 3 octobre 2009 – a eu lieu une manifestation pour la liberté de la presse qui a vu des centaines de milliers d'Italiens descendre dans la rue. Ce sont des scènes que nous ne sommes guère habitués à voir dans le « berceau de la civilisation ». Pourtant, elles ne se sont jamais déroulées aussi près de nous.

"la fin du modèle européen ?" se demande Reporter Sans Frontière dans son classement annuel« Ce n'est pas seulement un problème italien, insiste le président de l'EDLDR (European Liberal Democrats and Reform Party), Annemie Neyts-Uyttebroeck. Le cas de l'Italie ne doit certainement être sous-évalué, sachant que le plus gros pôle de télévision privée (Mediaset) est entre les mains de Berlusconi, Président du Conseil, et que celui-ci fait en permanence preuve d'ingérence dans le service public. Mais la liberté de la presse est également en danger en Hongrie et au Royaume-Uni. Il suffit de penser aux médias détenus par Rupert Murdoch en Grande Bretagne (Ndlr : British Sky Broadcasting, The Times, The Sun, pour n'en citer que quelques un) ».

Où est le quatrième pouvoir ?

« la combinaison la plus dangereuse est celle de la sphère médiatique et politique. »

Qui est le véritable ennemi de la liberté de la presse ? Sans aucun doute, l'unification des pouvoirs : « Il y a trois pouvoirs : politique, économique et médiatique. S'il n'y a pas de séparation entre le pouvoir politique et économique, le pouvoir médiatique est sans aucun doute entre les mains du pouvoir économique. Et la combinaison la plus dangereuse est celle de la sphère médiatique et politique » dixit Enzo Marzo, un des organisateurs de la Società Pannunzio, association italienne pour la liberté d'information, pendant le séminaire sur la liberté de la presse en Europe, organisé le 12 mars dernier à Rome par l'ELDR.

Internet pourrait être la panacée pour le journaliste : il n'est pas aisé de contrôler la Toile. Preuve en est des informations qui, malgré la censure, nous arrivent de Chine. Mais Internet est un terrain ambigu où il est souvent difficile de vérifier la fiabilité des sources. N'est-ce pas de Twitter que la fausse annonce d'une hypothétique séparation du couple Sarkozy-Bruni s'est diffusée ? Il est donc clair que le droit du lecteur est difficile à garantir en ligne.

Et le journaliste, dans tout ça ? Le journaliste idéal est courageux, travaille pour un média ouvert d'esprit et tolérant, et surtout, bénéficie d'un contrat, critère encore plus difficile à trouver que les deux autres. Pour cette raison, le journaliste contemporain travaille souvent en indépendant ou comme pigiste, ce qui lui ôte toute possibilité de défendre ses positions dans la hiérarchie éditoriale. Le cancer qui risque de tuer le droit à la liberté de la presse est encore le cas clinique de quelques pays seulement, mais le mal de ventre est partout présent. Diagnostic en main, reste aux médias européens à s'attaquer à la source du problème.