Société

L’homme est la règle, la femme est l’exception

Article publié le 2 décembre 2011
Article publié le 2 décembre 2011
Apprend-on tout ce que l’on doit savoir sur la grammaire française ou allemande à l’école ? Loin de là.

Il était une fois Dominique Bouhours, un prêtre jésuite et homme de lettres français. Il inventa, en 1676, la formule quasi révolutionnaire selon laquelle « le masculin l’emporte toujours sur le féminin ». Justification : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » Père Bouhours ne parlait pas ici d'une règle de conduite gouvernant les rencontres entre hommes et femmes dans la vie réelle. Il va sans dire qu'elle s’appliquait déjà dans ces cas là. Non, ce qui l’intéressait, c’était la grammaire.

Grammaire française : le masculin l’emporte

« 335 ans après cette réforme linguistique sexiste », Henriette Zoughebi nous enjoint, via son blog, à signer la pétition intitulée « Que les hommes et les femmes soient belles ». En tant que membre de l’association, L’égalité, c’est pas sorcier, Henriette Zoughebi est l’une des instigatrices de cette pétition. Aux yeux de non-francophones, une telle indignation envers cette règle de grammaire séculaire est presque inconcevable. Le titre même de la pétition laisse transparaître l’idée qui la sous-tend : en français correct, il faudrait en effet dire « que les hommes et les femmes soient beaux », puisque selon les règles d’accord de l’adjectif, le masculin l’emporte. L’application de ce principe peut cependant conduire à des situations pour le moins loufoques : si 200 femmes et un seul homme participent à une assemblée, on utilisera malgré tout le « ils » masculin pluriel pour se référer au groupe de participants (et participantes).

« Cette règle grammaticale (…) porte une représentation du monde selon laquelle l’homme est considéré comme supérieur à la femme », constate Henriette Zoughebi. Elle rappelle en outre qu’avant la réforme de 1676, la règle de proximité prévalait, règle qui veut que, si un adjectif porte sur plusieurs noms, l’accord se fait avec le substantif le plus proche. Clara Domingues, secrétaire générale de L’égalité, c’est pas sorcier, en donne un exemple : « ces trois jours et ces trois nuits entières ». Puisque « jour » est masculin, l’accord aurait dû se faire au masculin ; en revanche, en appliquant la règle de proximité, l’accord se fait avec le mot féminin « nuit ». C’est justement la réintroduction de cette ancienne règle que réclame la pétition.

« Une recherche grammaticale pertinente en matière de politique sociale »

Ce problème – à vrai dire très français – est inconnu en Allemagne puisque la langue de Goethe ne dispose que d’une seule forme pour exprimer le pluriel, le « sie » qui se réfère tant aux hommes qu’aux femmes. Pourtant, de nombreuses féministes estiment que l’allemand discrimine, lui aussi, les femmes. Ainsi, au cours d’une interview accordée au quotidien allemand Taz, la linguiste féministe Luise F. Pusch déclare soutenir « une recherche grammaticale pertinente en matière de politique sociale ». Elle plaide en faveur du libre choix de l’article : pour elle, on devrait pouvoir dire « la professeur » par exemple. Luise Pusch est intimement convaincue que la langue allemande « est malade et doit être soignée ».

Cette histoire de libre choix de l’article va certes trop loin pour de nombreux féministes modérés, mais cela ne les empêche pas pour autant de remettre en question l’usage croissant du masculin générique. Le problème est le suivant : le masculin générique et le masculin spécifique (qui désigne les garçons et les hommes individuellement ou pris en groupe) sont, la plupart du temps, identiques. Ainsi, par paresse, utilise-t-on régulièrement la forme générique. Il est vrai qu’il est plus simple de dire « les étudiants » plutôt que « les étudiants et les étudiantes ». Dans un article paru dans die Standard, la version féminine du Standard autrichien, Dagmar Buchta s’indigne : « La plupart de ceux qui sont contre la réforme font valoir l’argument selon lequel ‘les femmes, après tout, sont de toute façon comprises dans cette formule’, puisque la forme générique est identique au masculin spécifique. (…) L’utilisation de la forme masculine, présentée comme neutre, laisse donc entendre que l’homme est la règle et la femme l’exception, et qu’en vertu de ce statut à part, elle peut être gommée et annihilée. » Les féministes parlent d’ailleurs de ce que l’on appelle le « male bias », c’est à dire une distorsion ou un parti-pris en faveur des hommes. L’introduction, en allemand, de la marque du féminin à l’aide d’une majuscule à l’intérieur d’un mot au pluriel afin de signifier qu’il s’agit d’un pluriel mixte serait pour beaucoup la solution (exemples : « LehrerInnen », « SchülerInnen »…). Les critiques y voient cependant un « female bias », un parti-pris en faveur des femmes cette fois.

La langue reflète les relations sociales

« La langue influe en effet tant sur l’extérieur, sur les relations sociales, que sur l’intérieur, sur la conscience (…), »

Les Allemands (et Allemandes) ne sont donc pas étrangers aux querelles françaises ni à la règle de M. Bouhours. Les instigatrices de la pétition française et les linguistes féministes allemandes s’accordent à dire que la langue reflète les relations sociales. « La langue influe en effet tant sur l’extérieur, sur les relations sociales, que sur l’intérieur, sur la conscience (…), » écrit Dagmar Buchta. Quoi qu’il en soit, les féministe allemandes ont une petite longueur d’avance sur leurs homologues françaises : dans les années 1970 déjà, le titre de « mademoiselle », perçu comme discriminatoire, a été aboli outre-Rhin : une revendication toujours d’actualité en France.

Photos : Une (cc)OperationPaperStorm/flickr; Texte (cc)Gemma Bou/flickr