Société

Levée des visas : les Bosniens vont-ils se ruer vers l'UE ?

Article publié le 8 décembre 2010
Article publié le 8 décembre 2010
Lundi 8 novembre 2010. La nouvelle tombe en début d’après-midi : l’UE a donné son feu vert à la levée des visas pour les Bosniens et les Albanais dans 25 pays de l’espace Schengen. La décision rentre en application dès la mi-décembre. De quoi redonner le sourire à bon nombre de citoyens de Bosnie-Herzégovine fatigués de faire la queue à l'ambassade...
Mais les conditions posées par l'UE à cette ouverture des frontières font grincer quelques dents. Reportage.

A la veille du quinzième anniversaire des accords de Dayton (14 décembre 1995), qui mirent fin à la guerre qui a ravagé et divisé le pays entre 1992 et 1995, la joie des citoyens de Bosnie-Herzégovine est unanime. « Je suis enchantée par cette levée des visas », confie Amira Turkovic, 30 ans, juriste de Sarajevo. Nous étions isolés et traités comme des "citoyens de seconde zone" depuis trop longtemps. La procédure d’obtention de visa était si compliquée et humiliante... »

Un « vent de liberté »

Obtenir un visa était en effet presqu'aussi dur qu'un exercice de lévitationAuparavant, pour obtenir un visa touristique, c’était la croix et la bannière : « Le processus pour obtenir le visa était à chaque fois long et coûteux, témoigne Bojana Ilic, 31 ans. On avait besoin d’une liste interminable de documents et pour certains d’entre-nous, nous ne savions même pas comment les trouver et à qui s'adresser pour les obtenir. Et je ne vous parle pas des files d'attente interminable devant les ambassades sous la pluie, la neige ou un soleil de plomb. Tout ça pour au final ne pas être sûr d’obtenir le visa. Et de conclure que « pour les Bosniens, c’est un "vent de liberté" ».

« Avec ou sans visa ça ne va rien changer »

Découragés par la procédure d’obtention de visa, de nombreux jeunes n’avaient jusqu’ici jamais traversé les frontières de leur pays d’origine. Une chose presque inimaginable pour leurs pairs nés dans l’Union européenne. De quoi donner des idées. Davor Miljevic, 27 ans, graphiste, réfléchit désormais sérieusement à passer quelques jours de vacances dans l’UE. Où ? Il n’a pas encore décidé, mais il va bientôt chercher son passeport biométrique et consulte déjà les offres des agences de tourisme locales. Tous ne partagent pas sa démarche. Si les agences de tourisme espèrent plus de clientèle pour les destination européennes, beaucoup de Bosniens préfèreront rendre visite à leurs familles et amis car, malgré la levée des visas, les offres des agences de tourisme restent pour la plupart hors de prix.

« Avec ou sans visa ça ne va rien changer », déplore Natasa Lazic, étudiante de 29 ans. Les gens qui avaient de l’argent pour voyager jusqu'à présent vont continuer à le faire et les autres vont juste avoir la satisfaction de se dire que l’on ne vit plus dans un ghetto ».

Fini les queues interminables à l'ambassade

Dans la file d’attente pour le passeport biométrique

Depuis l’annonce du 8 novembre, les citoyens se précipitent dans tous les postes de police locaux pour retirer leurs passeports biométriques, outil désormais indispensable pour voyager librement dans les pays de l’espace Schengen. Le nombre de demandes ayant doublé ces derniers jours, les files d'attente se font de plus en plus longues, à tel point que la police a demandé d’éviter à la population de renoncer momentanément à l’acquisition du Graal, sauf pour les cas de force majeure.

Liberté conditionnelle

 « Ce chantage de l'Europe est très hypocrite »

Reste pour les Bosniens, comme sur les offres publicitaires, à bien vérifier les conditions liées à la levée des visas. Car celle-ci pourrait « retomber » à tout moment, la France, l'Allemagne et les Pays-Bas souhaitant à tout prix éviter l’afflux massif de demandes d’asile qui avait suivi la levée des visas pour les Serbes et les Macédoniens en décembre 2009. Les autorités ont donc lancé une vaste campagne d’information destinée aux citoyens. La libéralisation ouvre toutes les portes de l’UE pour un séjour touristique de trois mois à six mois, mais ne permet pas de résider définitivement dans les pays de l’espace Schengen, ni d’y travailler. Le préalable d’être en possession d’une certaine somme d’argent persiste ; les frontières de l’UE restent fermées pour tous les Bosniaques aux poches vides.

"L'Europe peut attendre pour le moment" répond Radmila Kelecevic« Ce chantage de l'Europe est très hypocrite, considère Aleksandar Trifunovic, rédacteur en chef du magazine web Buka, car la Bosnie-Herzégovine est un très petit pays avec une population très faible, et il n'est pas logique de s'attendre à un grand nombre d'immigrants. De toute manière, les lois et règlements sur l’immigration dans l'UE sont devenus de plus en plus stricts. »

L’Europe peut attendre

 « L’Europe peut attendre pour le moment, j’ai plein de choses à faire ici ! »

« Honnêtement, je ne sais pas pourquoi l’UE a tellement peur de nous. Nous ne sommes au total que 4 millions. Ceux qui voulaient partir sont déjà partis, ils ont trouvés le moyen de se procurer un visa. Les autres, ils ont leur vies et leurs familles ici », conclut Radmila Kelecevic, une fonctionnaire de 29 ans. Personnellement, même en tant que touriste, je n’ai pas l’intention de partir en Europe tout de suite. J’ai un travail, je n’ai pas beaucoup de jour de vacances et en plus j’ai repris mes étude à l’Université. Je n’ai même pas de passeport biométrique. L’Europe peut attendre pour le moment, j’ai plein de choses à faire ici ! ».

Photos : Une (cc)jaumedurgell/flickr ; Lévitation : (cc)extractor2000/flickr ; valises : (cc)Samuel Röonqvist/flickr ; Sarajevo vide : (cc)Worldbank/flickr