Société

L'Europe se bouscule au bord de la Vistule

Article publié le 20 juillet 2012
Article publié le 20 juillet 2012
A la gare centrale de Varsovie, les visiteurs sont accueillis par une immense affiche proclamant « Feel like at home ». Preuve que la capitale polonaise est fière d'accueillir l'Euro 2012 et ne s'en cache pas. Aujourd’hui en plein essor, la ville n’attire pas seulement les supporters de foot, on y trouve aussi de plus en plus d'étrangers venus étudier ou travailler.
Varsovie deviendrait-elle un nouveau point de chute pour les immigrants ?

José Villacampa travaille au 21ème étage de l'un des bâtiments les plus hauts et modernes de la ville. Lorsqu'il est venu à Varsovie « par amour » il y a six ans de cela, on l'a traité de fou. A cette époque, c'était plutôt les Polonais qui se rendaient à l'Ouest pour trouver du travail. Mais cet avocat spécialisé en droit des entreprises espagnol et polonais ne regrette pas sa décision. Pour ses clients, en grande partie des entreprises du bâtiment espagnoles, les marchés d'Europe de l'Est sont de plus en plus intéressants.

La principale raison : la crise économique qui sévit dans leur pays. « En Espagne, on a construit des maisons dont personne n'avait besoin et des aéroports dans lesquels aucun avion ne s'est jamais posé », raconte José. En Pologne par contre, on a véritablement besoin de routes, d'autoroutes et de voies ferrées.

Depuis l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne en 2004, les entreprises espagnoles ne sont pas les seules à s'être délocalisées. Varsovie est actuellement, au niveau européen, la ville la plus attractive après Londres, pour les entrepreneurs désireux de s'implanter. Les investissements vont donc bon train, le niveau de vie et les revenus augmentent constamment, la classe moyenne prospère et s'avère être assez consommatrice. L'image du pays se transforme. Selon José, c'est aussi l'Euro 2012 qui a contribué à ce changement : « Pour les Espagnols, la Pologne est encore une terre inconnue. Ils croient que c'est un pays froid, gris, socialiste. Quand ils arrivent, ils sont surpris de constater qu'il y a des centres commerciaux et des chaînes de fast-food, et qu'ici aussi on peut s'amuser. »

Des façades entières sont recouvertes d'affiches publicitaires vantant les mérites de voitures ou de films, les centres commerciaux répandent leurs lumières dans la ville, des dépliants accrocheurs sont distribués aux passants, et dans les cafés on est assis sous des parasols décorés de publicités. C’est dire que Varsovie est une ville bariolée, si ce n’est inondée de couleurs. Mais, en ce qui concerne la diversité culturelle, la ville est plutôt pâle... Ceux qui aiment le mélange des langues, religions et cultures propre aux grandes villes seront assez déçus. Il n'y a en effet presque pas d'étrangers à Varsovie.

Pour réussir, il faut devenir polonais

Cependant, José aime vivre à Varsovie. Il parle le polonais couramment. « Pour réussir, il faut devenir polonais, il faut s'adapter », nous explique-t-il. Il précise que les habitants sont fondamentalement méfiants envers les étrangers mais qu'on sent les choses en train de changer. « Beaucoup de Polonais ont eux-mêmes travaillé à l'étranger et en sont revenus, riches de nouvelles expériences, plus tolérants et parfois même en couple avec une personne étrangère. »

« Varsovie, toujours plus haut» à lire sur cafebabel.com

Piotr Bystrianin - membre de la Fundacja OcalenieFondation du Salut ») qui propose aux immigrés des cours de langue et une aide à la recherche d’emploi – est du même avis : « Il y a encore cinq ou six ans, un étranger à Varsovie était un véritable événement ». C’est vrai qu’avec une proportion d'étrangers estimée à 2% de la population totale, la Pologne se retrouve à la dernière place du classement européen. « Pourtant, ce nombre s'accroît sensiblement » selon Piotr. L'immigration n'est pas qu'européenne, la plupart des étrangers viennent des frontières orientales du territoire : c’est-à-dire d'Ukraine, de Biélorussie, de Russie, de Géorgie. Avant, les émigrés allaient plus à l'Ouest, maintenant ils s'arrêtent ici.

Olga voulait initialement étudier dans son pays natal, l'Ukraine. « Mais pour obtenir une place à l'université, j'aurais dû payer des pots-de-vin », raconte-t-elle sans détour. « J'ai trouvé cela injuste ». Aujourd'hui, elle est étudiante en relations internationales à l'université de Varsovie. Cela n'a pas été facile au début à cause de la langue, « mais de nombreux professeurs et étudiants sont eux-mêmes allés à l'étranger et ont compris que c'était difficile pour moi. »

Le permis de séjour d'Olga dépend de sa place à l'université. Si elle échoue aux examens et perd sa place d'études, elle a 45 jours pour quitter le pays. Pour conserver son permis de séjour, elle doit prouver une fois par an qu'elle dispose de suffisamment d'économies pour financer une année d'études, de loyer et autres frais quotidiens. « Cela représente beaucoup d'argent et je ne viens pas d'une famille riche », dit-elle. Il n'est pas facile de trouver un travail bien payé et légal quand on vient d'Ukraine. « Beaucoup d'entre nous travaillent comme femmes de ménage, ouvriers en bâtiment ou cueilleurs de fraises. Les Polonais pensent que nous ne coûtons pas cher. »

Elle n'a pas pu retourner chez elle pendant deux ans et le visa nécessaire pour que ses parents puissent lui rendre visite coûtait la moitié d'un salaire mensuel. Il aurait également fallu que des amis polonais leur envoyent une « invitation », un document certifiant qu'ils prendraient financièrement en charge les visiteurs ukrainiens en cas de problème.

Cela est largement dû au fait que, depuis que la frontière orientale de la Pologne est une frontière de l'espace Schengen, l'entrée sur le territoire est sévèrement contrôlée, et surtout pour les émigrés des pays de l'Est. Olga considère malgré tout que sa décision de venir en Pologne était la bonne. Pour elle, « il n'y a pas d'avenir en Ukraine. »

Un pays démodé, conservateur et peu libéral

« D'ici à ce que la Pologne devienne un pays d'immigration, il faudra encore beaucoup de changements », dit Piotr. Pour lui, il y a peu de problèmes à Varsovie, où la population est riche et cultivée. Mais à la campagne, où le taux de chômage est très élevé, l'intégration des étrangers est un processus difficile. Jusqu'à ce jour, le thème de l'immigration n'a quasiment jamais fait surface dans les débats publics et politiques. Aucun parti ne prend de position officielle à ce sujet.

Retrouvez « La jeunesse polonaise ou la génération perdue  » sur cafebabel.com

Des organisations comme la Fundacja Ocalenie reçoivent peu de soutien. « Nous travaillons de projet en projet. A la fin de l'année, il est fréquent que nous ne connaissions pas la suite des événements ». Piotr trouve que la Pologne profite de ses immigrés. A cause de la forte émigration vers les pays occidentaux, il y a pénurie de main d'œuvre qualifiée. De plus, la population est vieillissante, comme dans de nombreux autres pays européens, et « quelqu'un doit bien s'occuper des personnes âgées ». Il trouve le pays démodé, conservateur et peu libéral: « C'est seulement en s'ouvrant qu'il continuera à se développer ». Piotr espère que la Pologne tirera les leçons de l'expérience des autres pays d'immigration : « Nous avons l'opportunité de faire mieux les choses car l'immigration vient seulement de commencer ici. »

Varsovie a déjà pu mettre à l'épreuve son hospitalité dans le cadre de l'Euro. La campagne « Feel like at home » a d'ailleurs suscité une grande agitation, étant donné qu'une faute a échappé aux rédacteurs du slogan, qui devrait en réalité être « Feel at home »: « se sentir chez soi » et non « avoir envie de chez soi ». Cette petite gaffe sera de toute façon vite oubliée. Une fois les supporters de foot rentrés chez eux, le sympathique message d'accueil de la gare centrale disparaîtra du paysage.

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Merci à l'équipe de cafebabel Varsovie.

Photos : la Une (cc)wszyscyjestesmygospodarzami.pl; dans le texte : la bannière de la gare de Varsovie (cc)ewewlo/flickr, (cc)[Anna Peters]/flickr