Société

Les rêves et les cauchemars de la nationalité italienne 

Article publié le 24 octobre 2017
Article publié le 24 octobre 2017

Insultes, grève de la faim, racisme... En Italie, on reparle du droit du sol et comme toujours, les discussions charrient leur lot de grand n’importe quoi. Alors que le débat fait rage dans la Botte et qu’un million de personnes attendent d’être fixées sur leur sort, faisons le point avec ceux qui sont parvenus à obtenir la nationalité italienne. Et qui reviennent d’un enfer.

« L’Italie est en train de se transformer en terreau de l’Afrique et des terroristes. » Certains journaux n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Mais certaines formulations outrancières ont aussi le mérite d’illustrer un débat complètement fou à propos d’un projet de loi : celui sur le jus soli, le droit du sol en VF. La pomme de discorde ? Le texte qui est largement passé au Parlement en 2015 se retrouve bloqué depuis deux ans au Sénat à cause d’un énorme imbroglio sur son interprétation.

« L’Italie est une mère qui ne nous veut pas comme enfants »

Mais d’abord, que dit-il ? Le jus soli, vise à modifier les conditions d’octroi de la nationalité italienne. Aujourd’hui, seuls des enfants nés de parents italiens peuvent l’acquérir. Celles et ceux nés en Italie de parents étrangers peuvent la demander le jour de leurs 18 ans. Demain, la loi étendrait son obtention aux mêmes enfants de parents étrangers mais dès la naissance. Ces derniers, on les appelle « les immigrés de seconde génération » et ils seraient un million dans le pays à attendre un sursaut législatif. Néanmoins, le droit du sol ne s’applique pas automatiquement après que l’on naît en Italie. Des conditions s’y ajoutent : les parents doivent être des résidents « réguliers » du pays depuis 5 ans, il faut posséder une bonne connaissance de la langue, un casier judiciaire vierge et le souhait de rester dans le pays à long terme. Des conditions que n’a pas l’air d’avoir comprise une faction de sénateurs, situés à droite de l’échiquier politique, qui agitent les peurs et les consciences, en inspirant sûrement une bonne partie de la presse sensationnaliste. Pour eux, le jus soli va attirer des centaines de milliers de refugiés et fera de l’Italie « l’endroit où il y aura le plus d’accouchements en Europe ».

C’est bien de peur dont il s’agit : la peur de l’autre, la peur d’une mauvaise intégration, la peur de la menace terroriste. Dans les colonnes des journaux, sur les plateaux-télés, à la terrasse des cafés, l'Italie parle beaucoup du danger présupposé de la « substitution ethnique », de la « citoyenneté facile » et de « l’islamisation de la société ». Refuser la nationalité citoyenne à la seconde génération d’immigrés revient à refouler des citoyens qui ont grandi en Italie, ont un médecin, vont à l’école et vivent dans des familles qui paient des cotisations ainsi que des frais de scolarité. En marge du blocage juridique, plusieurs manifestations ont été organisées en soutien au million de personnes concernées. Sur les pancartes, on peut lire : « L’Italie est une mère qui ne nous veut pas comme enfants ». Au prix de bien des efforts, quelques-uns ont réussi à naviguer dans la bureaucratie et à mener leur barque jusqu'à l'obtention de la nationalité italienne. Mais comment traverse-t-on l’enfer administratif et de quoi rêve-t-on lorsqu’on est un « immigré de seconde génération » ?

Blessy, la patiente romaine

« Mes parents ont obtenu la citoyenneté avant moi », ironise Blessy Nambio. Née de parents philippins installés en Italie depuis trente ans, Blessy a 28 ans et parle avec un accent de Rome. L’inscription « italienne » est marquée sur sa carte d’identité depuis seulement trois semaines. Son adresse légale n’ayant pas été avérée pendant les six premières années de sa vie, elle n’a pas pu demander la nationalité à dix-huit ans, malgré un parcours scolaire entièrement effectué dans le pays. La jeune femme a ensuite dû renouveler son titre de séjour pendant plus de dix ans, d'abord pour des raisons familiales, puis pour étudier, ne répondant plus aux critères propres à la naturalisation une fois majeure. Pour Blessy, qui aujourd’hui enseigne l’italien, l’obtention de la nationalité n'influence pas son identité. Mais cela compte un peu, quand même. « Le papier chante, souffle-t-elle. La citoyenneté, en ce siècle, n'a pas pour condition préalable d’appartenir à une ethnie spécifique ».

En Italie, la loi datant de 1991-1992 régit déjà l’octroi de la citoyenneté pour les immigrés de seconde génération. Elle dispose qu’un individu né de parents étrangers peut demander la nationalité italienne à compter de son dix-huitième anniversaire. À droite, les partis politiques s’en servent pour l’associer au jus soli et en critiquer une « énième réforme ». Or, les deux textes n’ont rien à voir. Mais la loi de 1991-1992 est aussi utilisée par certaines initiatives, comme à Milan. En 2011, plusieurs organisations milanaises ont constaté que très peu de jeunes majeurs formulaient leur demande de nationalité, probablement parce qu’ils n’en connaissaient pas les modalités. Ainsi, une initiative, née dans la capitale lombarde, propose désormais d’envoyer des courriers aux jeunes concernés pour les rappeler à leurs droits. Soutenu par certains maires et quelques associations locales, le dispositif n’a toutefois pas été étendu au reste du pays.

« Pour être Italien, il faut être blanc »

Shehan Horawala est né à Milan et se rappelle bien du jour où la lettre lui est parvenue. Enfant, ses camarades le considéraient comme un étranger à cause sa couleur de peau. « Ici, raconte-t-il, il y a toujours le préjugé selon lequel pour être Italien il faut être blanc, avoir certains traits physiques. » L’impuissance de l'Etat face à une réalité subie par ces enfants de la deuxième génération s’incarne dans les mots de Shehan : « Je ne me suis jamais autant senti étranger chez moi que la fois où j'ai été contraint de faire la queue devant le poste de police avec ma mère, pour le renouvellement de mon titre de séjour ».

Aujourd’hui, Shehan a 28 ans. Il travaille comme courtier dans la ville où il a grandi. Ayant effectué son premier voyage en Europe à un âge adulte, être Italien d'après lui, c’est « d'abord avoir la possibilité de se déplacer et de voyager librement ». D’ici peu, il déménagera à Londres avec l'espoir de poursuivre sa carrière là-bas, au cœur de la finance. Sans avoir été bien informé par courrier, Sheran ne serait sans doute jamais devenu italien. 

Cristina et les barrières européennes

Elle aussi considère la possibilité de voyager plus facilement comme une liberté de plus à l’éventail des droits que comporte la citoyenneté italienne. Cristina Mallak est née en Italie, de parents égyptiens, son père a traversé la Méditerranée pour échapper à la persécution des chrétiens coptes. Naturalisée italienne, elle explique : « Peut-être que le fait d’être dépourvue de la nationalité italienne m’aurait empêché de faire des stages linguistiques en Europe pendant le lycée ».

La culture et l'éducation sont deux facteurs soulignés par ce projet de loi. Dans le cas des enfants d’immigrés, il arrive que l'Italie flatte leur excellence à l’école, mais ne protège pas leur avenir. Récompensée par la région pour ses excellents résultats scolaires, Cristina a ensuite poursuivi ses études pour obtenir un diplôme en communication internationale. Elle vient de terminer son année de service civique, dont l’accès lui aurait été impossible avant 2014, sans la nationalité italienne. C'est grâce à une pétition créée par quatre jeunes de « deuxième génération » et de l'ASGI (Association des études juridiques sur l’immigration) que les « Italiens sans nationalité » peuvent maintenant faire leur service civique.

Blessy, Shehan et Cristina se considèrent comme « chanceux ». Ils ont obtenu la nationalité italienne. Mais les trois jeunes descendent encore dans la rue. Pour soutenir leurs compatriotes qui attendent encore un passeport italien et qui ont besoin de retrouver des couleurs tant ils sont considérés comme des fantômes, étrangers dans leur propre pays.

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